Décidément, la spéculation sur les produits de large consommation subventionnés a la peau dure. Ni les avertissements lancés, ni les sanctions annoncées ni même les condamnations de certains spéculateurs pris la main dans le sac n’ont pu dissuader sur cette pratique.

PAR INES DALI
Une pratique qui, par la force des choses, tend à être imposée par les spéculateurs comme une loi du marché tant elle revient de manière récurrente, même trop récurrente au regard du court intervalle entre une pénurie et une autre. A tel point que le citoyen, juste après la résolution du problème d’un produit, se demande quel autre produit sera le suivant.
La spéculation a assez duré. Trop duré. Frapper d’une main de fer, et pas seulement de façon conjoncturelle quand le mal est fait, semble être la seule solution face à ces pratiques qui tendent à affoler les citoyens. Intensifier la lutte contre la spéculation tout le long de l’année et ne pas baisser la garde même quand le marché semble calme est devenu un impératif. Les lois sont là pour dissuader, pour être appliquées.
Ces derniers jours, beaucoup d’encre a coulé sur la pénurie ou la rareté, c’est selon, de l’huile de table, du lait en boite et de la semoule. Ces pénuries sont finalement «provoquées» lorsqu’on s’aperçoit que des milliers de tonnes sont stockées dans des hangars de grossistes ou encore dans des magasins qui font dans la vente en détail et qui ne sont donc pas censés détenir et stocker de telles quantités. On se rappelle que pendant la crise sanitaire de Covid-19, des dizaines de milliers de tonnes de denrées alimentaires de première nécessité étaient dissimulées dans des hangars avec pour but de provoquer d’abord une pénurie et d’augmenter ensuite les prix. De grandes quantités étaient arrivées à péremption sans avoir été mises sur le marché pour faire baisser la tension.
La spéculation est alimentée également par la contrebande via les frontières qui a pour grave conséquence de provoquer une véritable saignée pour l’économie nationale et qui grignote à souhait sur des parts de marché censées être les parts du consommateur algérien. Et ce sont surtout les produits subventionnés à coup de millions voire de milliards de dollars que l’Etat algérien consacre à ces citoyens qui sont très prisés par les contrebandiers à l’instar du carburant, de la farine, du sucre, la semoule, l’huile de table et autres.

Frapper fort
C’est dans ce contexte, pas nouveau d’ailleurs, qu’une «réunion spéciale sur le contrôle du marché et la lutte contre la spéculation» s’est tenue, avant-hier mardi, sous la présidence du Chef de l’Etat. La réunion a porté sur «la situation actuelle du marché, les perturbations dans la distribution de certains produits de consommation et le diagnostic du dysfonctionnement». Des instructions ont ainsi été données par le président de la République, Abdelmadjd Tebboune, pour «lutter et faire face fermement à ces comportements», selon un communiqué de la présidence qui noté la présence du Premier ministre et des ministres de l’Intérieur, de la Justice, des Finances, de l’Industrie, de l’Agriculture, du Commerce et des Transports, ainsi que les responsables de tous les organes de sécurité.
Ce qui prouve, si besoin est, que la spéculation a atteint des proportions telles qu’il n’est plus admis de continuer à la traiter de la même façon et que tous les départements ministériels et autres organismes concernés sont tenus d’agir, chacun dans son rayon d’action, de la manière la plus ferme qui soit. Cette réunion spéciale intervient à peine quelques jours après les déclarations du Premier ministre. Aïmene Benabderrahmane a, en effet, affirmé, la fin de la semaine dernière, que l’Etat était «déterminé à lutter sans merci contre la spéculation qui menace la paix sociale». Ce n’est pas la première fois qu’il s’était exprimé sur le sujet, mais vu l’ampleur que prend la spéculation, il était devenu nécessaire qu’il revienne sur le sujet. Tant que ce mal existe, il faut continuer à le combattre. Par la loi. C’est dans ce sens que le ministre de la Justice, garde des Sceaux, Abderrachid Tabbi, a relevé que l’Etat «agira dans le cadre légal en garantissant toutes les conditions d’un procès équitable», mais qu’il frappera également fort «avec une main de fer quiconque tenterait de toucher aux vivres des Algériens».

La justice en branle
Les arrestations et condamnations de spéculateurs n’ont pas cessé ces derniers jours, dans différentes régions du pays. Les services de la Gendarmerie nationale de Batna ont arrêté trois opérateurs économiques, à l’issue d’enquêtes sur la pénurie et la spéculation illicite sur l’huile de table, apprend-on dans un communiqué du parquet de la République du tribunal de Batna publié hier. Les trois individus sont poursuivis pour les chefs d’accusation «d’évasion fiscale, d’émission de fausses factures pour la spéculation illicite sur l’huile de table», a précisé le communiqué, notant l’existence de «preuves sur des pratiques commerciales frauduleuses par l’émission de fausses factures de grandes quantités d’huile de table et des preuves d’émission de factures pour des commerçants fictifs».
Après enquête, il s’est avéré que les trois opérateurs avaient des complices, au nombre de 23, actuellement en état de fuite et impliqués dans «la spéculation illicite, l’évasion fiscale et l’émission de fausses factures». Les mis en cause ont été placés en détention provisoire après avoir été présentés devant le parquet de la République près le tribunal de Batna. Il y a lieu de noter que c’est le bureau de wilaya de la protection du consommateur sur la pénurie et la vente sous condition de l’huile de table qui a été à l’origine de l’enquête. C’est dire que ce genre d’association mais également les citoyens peuvent jouer un rôle important dans la lutte contre la spéculation.
A Tiaret, une peine de 12 années de prison ferme assortie d’une amende de 10 millions de dinars a été prononcée à l’encontre de deux personnes, jugées pour «spéculation illicite sur le produit du lait», après avoir été arrêtées par la brigade de recherche de la gendarmerie nationale de Tiaret en train de stocker le lait subventionné à des fins de spéculation.
A Béjaïa, un individu a été condamné à 10 de prison ferme assortie d’une amende de 2 millions de DA et la confiscation des produits saisis dans une affaire de plusieurs chefs d’inculpation, à commencer par le stockage illégal dans un local non déclaré de «167 quintaux de semoule et un stock considérable de semoule de maïs ainsi que d’autres produits dérivés».
A Alger, au moins 30 individus sont désormais poursuivis dans des affaires de spéculation illicite sur des produits alimentaires de large consommation à travers 8 wilayas, a indiqué mardi un communiqué du procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed, section lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale. Ces individus sont des wilayas de Boumerdès, Djelfa, El-Tarf, Tébessa, Ouargla, Tamanrasset, Sétif et Souk Ahras. Le nombre d’individus et leur appartenance géographique prouve qu’ils constituent un véritable réseau de spéculation. Combien d’autres réseaux pourrait-il y en avoir encore ? En tous les cas, il est certain qu’ils existent même s’ils ne sont pas découverts, au regard de toute la pagaille qu’ils arrivent à semer dans les quatre coins du pays. n