Le marché des produits de large consommation reste miné par le phénomène de la spéculation, orchestré par une faune de personnes à l’affût du gain facile et rapide. Jusqu’ici, les différentes stratégies mises en œuvre par les ministres qui se sont succédé au département du Commerce n’ont pu éradiquer un tant soit peu cette pratique ou traficotage. Il semble que cette fois, il existe une volonté ferme d’y mettre fin.

Par Bouzid Chalabi
En effet, le président de la République Abdelmadjid Tebboune a, lors du Conseil des ministres dimanche dernier, chargé le ministre de la Justice et garde des Sceaux de préparer un projet de loi relatif à la lutte contre la spéculation, à présenter au prochain Conseil des ministres. Un phénomène qu’il a qualifié tout récemment de «crime» et dont les peines pourraient atteindre 30 ans pour tout individu qui se serait rendu coupable d’agissement spéculatif sur des produits alimentaires frais (animal, végétal) ou manufacturés. Dans ce registre, le chef de l’Etat a instruit, à cette même occasion, les ministres du Commerce et de l’Agriculture de renforcer le contrôle sur le terrain pour faire face à la hausse injustifiée des prix des produits alimentaires, avec retrait définitif du registre du commerce des mis en cause. Autant de mesures de dissuasion à l’encontre des individus qui seraient tentés de passer à l’acte en créant de toute pièce des tensions sur des produits alimentaires. Des mesures qui ont été fort bien accueillies par l’ensemble des associations de protection des consommateurs et les deux organisations des commerçants, en l’occurrence l’UGCAA et l’Anca. Lire ci-dessous, le commentaire de leurs présidents respectifs et celui de l’Apoce.
Ce faisant, il importe de savoir que depuis quelques semaines la spéculation bat son plein, charriant une hausse vertigineuse de certains produits alimentaires de base, mettant la bourse du citoyen à rude épreuve. Face à cette situation, qui n’est certes pas nouvelle, car les mauvaises pratiques commerciales sont devenues une gymnastique nationale, des économistes nationaux pointent d’un doigt accusateur « l’inconscience et l’indiscipline de nombreux intervenants dans le circuit de la commercialisation des produits alimentaires de large consommation». Il faut souligner qu’il existe une multitude d’acteurs, dont une grande partie ne possède même pas un minimum de professionnalisme, susceptible de donner à l’activité une certaine stabilité. Autrement dit, ils guettent la moindre occasion pour se faire beaucoup d’argent et rapidement, en usant bien sûr d’énormes sommes dont ils disposent ou «de la chkara» pour acquérir de grandes quantités d’un même produit alimentaire et de le stocker, créant ainsi une tension, avec comme résultat, un important déséquilibre entre l’offre et la demande qui sera à l’origine d’un renchérissement des prix exorbitant. D’autres économistes évoquent chaque fois que l’occasion est donnée la faune d’individus qui activent carrément dans l’informel avec tout ce que cela provoque comme désagrément, à savoir manque de traçabilité, absence de facturation, paiement cash et sans chèques. En somme, c’est le marché informel qui domine et qui dicte sa loi en toute impunité suite à l’absence de tout contrôle sur le terrain ou sporadiquement, mais sans résultats. Les acteurs ayant eu vent d’une opération de contrôle vont devenir invisibles le temps que le terrain soit dégagé de la présence des contrôleurs accompagnés d’agents des forces de l’ordre. Sur ce dernier point il y a lieu de souligner que le Premier ministre, ministre des Finances, Aymène Benabderrahmane, s’est engagé, dans le cadre du plan d’action du gouvernement, à renforcer les contrôles et le dispositif coercitif pour lutter contre la la spéculation réprimée par la loi. On peut se demander dans la foulée si ce sera suffisant ? Certainement pas, si l’on en croît l’expert financier Souhil Medah. Il s’exprimait sur le sujet à un confrère et croit dur comme fer que cela ne suffira pas à éradiquer le phénomène. Il argue dans ce sens : « Un des moyens rapide et efficace serait de mettre en place une centrale d’achats dans l’attente d’autres. Expliquant dans la foulée : «Bien que les règles du libre marché ne permettent pas d’intervenir sur la chaîne de revente et de distribution, l’Etat est dans son rôle en imposant le recours systématique aux centrales d’achat.» Autrement dit, «des labels qui auront à leur charge, l’achat par sourcing des différents produits de consommation, sous un espace canalisé et contrôlé». Meddah précise que cette organisation se fera dans le cadre d’un «espace qui respecte les règles de déclaration physique, avec des transactions tenues quotidiennement entre vendeurs et acheteurs». Du côté des citoyens, on reste optimistes car, pour certains, «la criminalisation de la spéculation a pour but de ne plus accepter ni tolérer toute pratique commerciale frauduleuse qui nuit à l’intérêt des consommateurs». D’autres citoyens interpellés se rejoignent à dire que la lutte contre la spéculation, ce n’est pas seulement l’affaire du ministère du Commerce mais aussi de la société civile. «Elle doit se mobiliser car c’est le premier et efficace sur le terrain de la spéculation. Autrement dit, les citoyens «doivent réagir eux-mêmes en décidant d’organiser des opérations de boycott, car il est clair qu’une loi criminalisant la spéculation ne saurait suffire». <

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Mustapha Zebdi/ président de l’Association algérienne de protection et d’orientation du consommateur et de l’environnement (Apoce)
n«La criminalisation de la spéculation est une initiative que nous n’avons cessé de réclamer depuis des années. Elle a été enfin décidée. Certes nous l’avons fort bien accueillie mais au sein de notre association, nous estimons qu’il serait plus indiqué dans un premier temps de réduire l’ampleur du marché informel, car c’est lui qui ouvre les portes à la spéculation pour ne pas dire l’encourager. En clair, il s’agira d’imposer la facturation dans toute transaction commerciale, car c’est grâce à cette démarche que l’on peut avoir les données réelles sur la traçabilité et les quantités vendues. En dernier lieu, il faut savoir que les associations de protection des consommateurs ont un rôle à jouer car ce sont de sérieux remparts aux tentatives de spéculation, mais faut-il encore que les consommateurs s’impliquent davantage.»

Hazab Ben Chahra : président de l’Union générale des commerçants et artisans algériens ( UGCAA)
n«Les actes de spéculation sont dus à la dérégulation du marché et aussi à un certain laisser-aller. De notre côté, nous n’avons rien contre les acteurs du marché informel, où se cachent des individus sans scrupules, se sentant à l’abri de toute sanction mais, faut-il encore qu’ils (les acteurs) admettent qu’il est dans leur intérêt d’intégrer le commerce légal. Avec les décisions prises unilatéralement sans notre consultation, c’est le contraire qui s’est produit ces dernières années. Je m’explique. Devant le mutisme de l’administration de tutelle, les commerçants légaux sont de plus en plus nombreux à rejoindre une activité informelle. En témoignent, tous ces marchés et lieux de commerce inaugurés mais restés déserts, faute de critères réfléchis qui ne laissent aucun engouement aux commerçants ambulants de s’installer dans ces espaces légaux. C’est pour dire que la criminalisation de la spéculation est une très bonne décision mais ce serait plus intéressant que le marché informel soit éradiqué et ainsi de couper l’herbe sous les pieds aux individus qui seraient tentés.»

Hadj Tahar Boulanouar : président de l’Association nationale des commerçants algériens (Anca)
n«A travers cette décision de criminaliser la spéculation et procéder par de lourdes sanctions pénales et le retrait du registre du commerce contre les coupables de transaction illégales, c’est une véritable décantation qui pourrait s’opérer. En effet, le circuit commercial sera enfin épuré de cette faune d’individus qui se disent commerçants mais qui dans la réalité ne sont que «des parasites», à l’affût de la moindre occasion pour se faire beaucoup d’argent et surtout rapidement sans se soucier aucunement des consommateurs. Avec ses mesures coercitives qui vont bientôt entrer en vigueur, c’est tout le circuit commercial qui sera débarrassé de ces indus-commerçants pour ne retrouver que de vrais professionnels chez qui le consommateur est protégé.»