Selon le professeur Kamel Bouzid, spécialiste des pathologies liées aux différentes formes de cancer, chef de service d’oncologie au CHU Mustapha-Pacha d’Alger, président de la Société algérienne d’oncologie médicale, pas moins de 50 000 nouveaux cas ont été recensés l’année dernière.

Par Leila ZAIMI et Lyes Sakhi
Ce médecin, très engagé dans le renforcement de l’arsenal national de lutte contre la maladie, prévient que ce chiffre pourrait augmenter si la garde est baissée en termes de sensibilisation et de prise en charge médicale. Les risques, affirme ce spécialiste, sont devenus, en effet, plus nombreux en raison des bouleversements que connaît la société algérienne tant au niveau des habitudes de vie de plus en plus stressantes, du vieillissement de la population, des changements d’alimentation, qu’en ce qui concerne la consommation de tabac et autres produits nocifs pour la santé.
En ce qui concerne les formes de cancer dominantes chez l’homme et la femme, en Algérie, le professeur Kamel Bouzid nous apprend que «les trois premiers cancers chez la femme sont celui du sein, du colo-rectum et du col de l’utérus». «Les trois premiers cancers chez l’homme, ajoute-il, sont le cancer colorectal, du poumon et de la vessie». Est-ce que nous risquons l’apparition de nouvelles pathologies cancéreuses ? La réponse du Professeur Bouzid est affirmative. «Oui, elles sont toujours possibles, notamment avec les maladies émergentes type Ebola et Covid-19 qui peuvent être cancérigènes comme d’autres pathologies d’origine virale», a-t-il expliqué à Reporters. Qu’en est-il des chances de guérison ? Le professeur confirme que la recherche en oncologie fait des progrès incessants. «De nouveaux médicaments sont enregistrés depuis trois ans», indique-t-il, sauf qu’ils ne sont pas enregistrés en Algérie, «ce qui constitue une lourde perte de chance pour les Algériens atteints de cancers», a-t-il affirmé.
Les déclarations du professeur Bouzid sont d’autant plus pertinentes qu’elles interviennent dans un contexte marqué par l’arrivée à expiration du Plan national anti-cancer 2015-2019, dont le compte social vient d’être clôturé à la faveur de la Loi de finances 2021. Avec lui, le Fonds national de lutte contre la maladie.

L’avertissement du professeur Zitouni
Chargé du suivi et de l’évaluation de ce plan, le professeur Messaoud Zitouni s’est d’ailleurs montré fortement inquiet et a appelé le gouvernement à la «réactivation» du Fonds national de lutte contre le cancer. Dans une déclaration à l’APS, dimanche 26 janvier 2021, il a averti que «l’exclusion du Fonds national de lutte contre le cancer du budget 2021 est une grave erreur». «La clôture du Fonds de lutte contre le cancer dans la Loi de finances 2021 est préjudiciable pour les malades», a-t-il encore alerté. D’autant, a-t-il expliqué, que l’argent qu’il contient devait être dépensé par le ministère de la Santé publique pour l’acquisition des mammographes pour le diagnostic précoce du cancer du sein, le renforcement de la formation et le financement de la prévention et de la recherche scientifique.
Pour le professeur Zitouni, la récupération par le Trésor public des ressources de ce Fonds, constitué à partir de l’impôt sur le tabac, l’alcool et les boissons gazeuses sucrées, est due, au premier degré, à «la bureaucratie» qui a entravé leur exploitation. «Son utilisation, a-t-il indiqué, n’a pas dépassé le taux de 1 % alors que le Comité pilote a présenté des méthodes d’exploitation optimale des fonds de ce compte pour ne pas les restituer au Trésor public». En janvier 2020, il avait indiqué que 20% seulement des ressources de ce Fonds, qui s’élevaient à 38 milliards de dinars en 2018, ont été exploités. Dans une déclaration récente, le Directeur général des structures sanitaires au ministère de la Santé, le professeur Lyes Rahal, a affirmé que «le ministère s’attelle à prendre des mesures juridiques pour que le Fonds reste ouvert».
Se référant au Registre national du cancer, à la situation épidémiologique, aux facteurs d’atteinte, à l’instar de la vieillesse de la population, aux facteurs environnementaux et au changement du mode de vie des Algériens, ce cancérologue prévoit une augmentation des cas d’atteinte et de décès à hauteur de 20% durant les prochaines années. D’où la nécessité, insiste-t-il, de «maintenir la vigilance en cette conjoncture sanitaire difficile».
Que faire ? Le professeur Zitouni affirme que le «Comité pilote», chargé de la mise en œuvre du plan depuis son entrée en vigueur, poursuit ses travaux, en dépit «des obstacles et des insuffisances». A l’avenir, il parie également sur le «lancement effectif des centres de diagnostic précoce du cancer du sein et d’amélioration de la radiothérapie».
S’il ne croit pas à la création d’une commission ad hoc au niveau du ministère de la Santé pour s’occuper de la maladie, de telles commissions sont une «perte d’efforts, de temps et d’argent, et de décision incorrecte», a-t-il dit à l’APS, il mise, en revanche, sur le lancement d’un deuxième plan fondé sur «une stratégie claire».
Ce plan a d’ailleurs été annoncé en mars 2020 par le ministère de la Santé Abderrahmane Benbouzid pour la période 2020-2024 mais semble attendre la décision finale du chef de l’Etat qui n’a pas encore été informé du bilan définitif du précédent. «Il était prévu de soumettre en mai 2020 le rapport final du présent plan au président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, mais la pandémie du Coronavirus et l’orientation des efforts des pouvoirs publics vers la prise en charge de cette pandémie, qui a frappé le monde entier, n’ont pas permis de le faire», a indiqué le professeur Zitouni à ce sujet.

bon à savoir

A la lecture de la Loi de finances 2021, on relève que plusieurs comptes sociaux, dont le Fonds de lutte contre le cancer, ont été clôturés. L’article 167 de ladite loi dispose que «les comptes d’affectation spéciale sont clôturés. Toutefois, ces comptes continueront à fonctionner jusqu’à la mise en place de la procédure de budgétisation appropriée qui devra aboutir, au plus tard, le 31 décembre 2021, date à laquelle ces comptes seront définitivement clôturés et leur solde versé au compte de résultats du Trésor à l’exception de ceux des six comptes d’affectation spéciale.