Le champ des sciences sociales de l’Université algérienne a été encore endeuillé suite au décès, samedi, d’Abdelkader Lakjaa, enseignant à l’université d’Oran, inhumé hier dans la capitale de l’Ouest en présence de nombreux collègues et d’acteurs de la communauté universitaire.

Universitaire au long cours ayant formé des générations d’étudiants au niveau du département de sociologie et auteur de nombreuses enquêtes et études sociologiques, il a donc tiré sa révérence une semaine après Ali El Kenz, l’autre imminence du monde universitaire et des études sociales. Après s’être intéressé durant les années 1980 au monde des ouvriers, auquel il a consacré une thèse de doctorat soutenue à l’université Paris 7, en 1988, sous le thème «La longue marche des ouvriers agricoles : de la résistance à la prolétarisation à la conquête de l’identité (enquête dans des domaines autogérés de l’ouest algérien», feu Lakjaa a interrogé par la suite de nombreuses thématiques dont «l’urbanité», et «le désordre sociétal porteur de nouveaux liens sociaux».
Dans une enquête menée il y a une dizaine d’années, et dont les thèmes demeurent d’une actualité brûlante, Lakjaa pointait ce qu’il a nommé «les difficultés conceptuelles» qui se dressent face aux tentatives de description, d’analyse et d’interprétation du monde de la jeunesse algérienne : aspirations, valeurs, représentations, référents, imaginaires et attitudes.
Ces difficultés, pour lui, si elles sont dues au large éventail des profils rencontrés, le sont aussi, et même pour une part plus importante, à la diversité des processus en cours en Algérie. Comme s’il lisait la réalité d’aujourd’hui, il évoquait ce qu’il a qualifié de «réel brouillage conceptuel» dans lequel il a nommé, précarité, pauvreté, vulnérabilité, marginalité, exclusion, vulnérabilité relationnelle, délitement du lien social, décrochage, refus d’accrochage, insécurité, désaffiliation.
Fin observateur des manifestations de violence en Algérie, Lakjaa n’en pointe pas moins l’échec des institutions notamment l’Ecole. «La situation risque de s’aggraver davantage puisque le pouvoir de l’institution est vécu comme arbitraire et où les évaluations et les sanctions paraissent injustes», a-t-il averti. «Dans ces cas, les élèves peuvent réagir, soit en tentant de se soustraire à la domination culturelle que l’école exerce, en la désertant dès que possible, soit en adoptant des conduites de résistance ou d’opposition à travers le chahut, l’insolence, le refus de travailler, etc., soit en essayant d’imposer leur propre définition des rapports de force, par les agressions et le vandalisme à l’encontre des élèves, des enseignants, des établissements scolaires», soutenait Lakjaa, dont la triste nouvelle de sa disparition a consterné de nombreux universitaires et chercheurs.
«Avec la disparition de Lakjaa et Ali El Kenz, je dois confirmer qu’il s’agit d’une génération en pleine extinction», a réagi le chercheur Khaled Karim. De son côté, Karim Ouaras, enseignant à l’université d’Oran et chercheur associé, Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC), déplore «une grosse perte» pour le personnel du CRASC et pour l’Université algérienne. <