Il y a longtemps que l’UGTA a perdu l’habitude des grands rassemblements du 1er mai à Alger. Les années 1990 sont passées par là et au sortir de la décennie rouge son ancien secrétaire général Abdelmadjid Sidi Saïd a quasiment imposé la règle non écrite, mais qui mérite comme son bilan d’ailleurs de passer à l’examen de l’histoire, de délocaliser la journée mondiale du travail et d’aller dans les wilayas pour ses festivités. Même si elles sont devenues de moins en moins attractives au fil des années, ces festivités sont impossibles à organiser cette année. « Pour cette année, il n’y aura pas de célébration solennelle de la Journée des travailleurs à travers les wilayas comme à l’accoutumée », a déclaré l’actuel numéro 1 de la centrale syndicale. « La situation est exceptionnelle et exige le strict respect des mesures prises contre la propagation de la pandémie », a-t-il rappelé. Pour Salim Labatcha, qui ne s’est pas beaucoup exprimé publiquement depuis qu’il est à son poste, c’est-à-dire depuis juin 2019, c’est certainement une opportunité de garder cette discrétion inusitée pour un chef syndicaliste et de poursuivre sa réflexion sur les moyens d’imprimer sa marque, pas très visible encore, sur une « Maison du Peuple » sérieusement ébranlée.
L’héritage de son prédécesseur, M. Sidi Said, y demeure encore lourdement, alors que, de l’avis de tous les observateurs de la vie et de l’histoire de l’UGTA, il n’est pas des bienheureux. Sa valeur syndicale est à l’exact équivalent de la valeur qu’on attribue aujourd’hui au bilan général de l’ancien président déchu, M. Bouteflika, c’est-à-dire très mauvaise. Parmi ses conséquences dont on ne parle plus tellement elles sont devenues évidentes, la perte de terrain dans beaucoup de secteurs face aux collectifs syndicaux autonomes. Une tendance que la Centrale aura du mal à inverser en raison de la mort de toute crédibilité de ses anciens dirigeants et en raison d’un sens du consensus que beaucoup de militants de base ont très tôt décrypté comme une compromission historique. Partout dans le monde, les grands syndicats centralisateurs ne sont, par ailleurs, plus de mode alors que la numérisation du travail et le télétravail annoncent pour le syndicalisme d’autres bouleversements historiques qui ne tarderont pas à gagner beaucoup de domaines d’activité en Algérie. Ce que M. Labatcha aura, donc, probablement à faire, c’est de préserver les acquis dans les secteurs où l’UGTA reste dominante : c’est-à-dire là où, comme ceux de l’énergie, les conditions salariales et sociales sont meilleures et lui permettent de négocier dans une relative aisance ; et faire barrage, avec l’appui des directions des entreprises concernées, aux collectifs autonomes qui tentent le challenge.
« Dialogue décentralisé »
C’est aussi de trouver dans les entreprises publiques et avec un gouvernement dans la difficulté de ne plus répondre à toutes les demandes socioéconomiques les moyens et les marges de négociation et de médiation nécessaires, l’affrontement étant révolu. Et surtout risqué dans un contexte où la ressource économique nationale est fragilisée par le recul des cours du Brut et, maintenant, les effets récessifs de la crise sanitaire. Se posera, tout de même, pour le numéro 1 de la Centrale syndicale, l’inévitable question de l’autonomie d’action par rapport à l’Exécutif !
Lequel a déjà envoyé plusieurs signaux encourageants pour les secteurs de la santé, le pré-emploi, mais qui va devoir tenir compte des vulnérabilités structurelles que connaissent les EPE et du coût – certainement lourd – du Covid-19 et de sa conséquence sur l’économie réelle. Ainsi que sur les capacités de manœuvre du gouvernement pour qui on prédit des horizons synonymes de prêts auprès des marchés financiers, de dévaluation de la monnaie et de recours à la planche à billets avant de pouvoir relancer la machine économique.
« La situation sanitaire a obligé plusieurs secteurs comme ceux du bâtiment, des travaux publics et des transports, à arrêter complètement leurs activités. D’autres secteurs ont réduit leurs activités », a rappelé M. Labatcha. Face à cette situation, il innove en termes de terminologie. Il parle d’un « dialogue décentralisé » qui « consistera, en premier lieu, en des rencontres entre les sections syndicales de chaque entreprise avec les employeurs pour étudier la situation et tracer une politique adaptée à sa relance et au maintien de sa viabilité ».
En somme, il cherche à créer de nouveaux repères et joue la carte de la prudence en laissant d’abord les syndicalistes de base discuter avec leurs partenaires immédiats pour confirmer la garantie salariale. « Notre priorité actuelle, en tant que centrale syndicale, c’est la concertation avec les pouvoirs publics et le patronat pour voir comment assister l’Entreprise à assurer et à honorer les salaires des travailleurs pendant la période de confinement », a-t-il dit. « La seconde priorité, a-t-il ajouté, sera la relance de l’Entreprise après le Covid-19 ». Ce sera là une toute autre séquence.