Reporters : Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne ont mené une attaque contre des  positions militaires près de Damas, en Syrie. Au-delà de l’argument très faible de s’être attaqué à des sites de fabrication d’armes chimiques, que visent réellement ces trois puissances occidentales ? Empêcher le régime de Bachar El-Assad de reprendre le contrôle de l’ensemble du pays  et affaiblir stratégiquement la Russie, son principal soutien sur le terrain ?

Louisa Dris-Aït Hamadouche : Quelque temps à peine après ces attaques, l’analyse de la communication des principaux protagonistes peut laisser penser que les objectifs de ces frappes ne sont pas aussi clairs et déterminés que nous pourrions le croire. A titre d’exemple, les auteurs de cette attaque ont évoqué à la fois une « sanction » contre le régime Assad et une action de « dissuasion » envers lui. Or, la sanction succède le crime, tandis que la dissuasion le précède. L’analyse des deux options ne fait qu’attiser les interrogations.
En effet, s’il s’agit de sanctions, liées à l’usage présumé d’armes chimiques, se posent deux problèmes, sur la forme et sur le fond. Sur la forme d’abord, les auteurs de la « sanction » évoquent l’existence de « preuves », sans toutefois les montrer aux autorités compétentes, à savoir le Conseil de sécurité. Ces preuves, si elles existent, auraient pu être apportées par les inspecteurs de l’ONU sur place.

Pourquoi ne pas les avoir laissé finir leur mission ? Par ailleurs, cette formulation « nous avons des preuves » est une formulation malheureuse, car elle ressemble à s’y méprendre à celle utilisée en 2003 avec les conséquences que l’on connaît. Sur le fond, comment des frappes punitives peuvent-elles effectivement sanctionner, si elles ne sont pas destinées à produire un changement politique, comme n’ont eu de cesse de le répéter les auteurs des frappes ? Quant à la seconde option, celle de la dissuasion, il est légitime de se demander en quoi détruire un centre de recherche peut-il dissuader le régime Assad ? En quoi une opération de type «one time shot », limitée en termes de temps, de cibles et d’objectifs, peut-elle dissuader un chef d’Etat qui a montré une détermination jusqu’au-boutiste ? Nous pouvons également nous demander comment une opération militaire pourrait dissuader un régime en guerre de maintenir sa stratégie, s’il sait à l’avance que ces frappes seront limitées, et qu’elles éviteront avec précaution les positions défendues par son principal allié, la Russie ?   

Avant les frappes occidentales, hier, Israël a déjà mené il y a quelques jours dans une indifférence internationale générale une attaque contre des positions syriennes après avoir utilisé l’espace aérien libanais. L’agenda des puissances occidentales impliquées dans l’attaque d’hier est-il à ce point lié à celui d’Israël ? Quid du Liban dans le cas d’une aggravation des évènements dans la région ?

Israël est une puissance régionale dont la source principale de puissance est sa capacité à diviser ses ennemis et à mobiliser ses amis. Dans le cas d’espèce, l’affaiblissement, sinon la destruction de la Syrie, sera un résultat positif pour Tel Aviv. Le conflit syrien a tellement déchiré l’ordre régional moyen-oriental, fragmenté les adversaires d’Israël et isolé les Palestiniens que, quel que soit le vainqueur, en supposant qu’il y en ait un, Israël en sortira plus puissant qu’avant.

L’attaque occidentale a été précédée également d’une tournée remarquée aux Etats-Unis et en Europe du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohamed Ben Salmane. Que s’est-il passé d’important au plan géopolitique et, en particulier, pour le dossier syrien  durant ces déplacements ? Peut-on parler aujourd’hui – à propos du dossier syrien –  d’agenda commun aux puissances occidentales, à l’Arabie saoudite et à Israël ? Et pourquoi ?

La place et le rôle de l’Arabie saoudite semblent être la parfaite illustration du principe du «mouvement sans changement ». En fait, le prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salmane (MBS), est dans une logique de donner au royaume un second souffle, une dynamique nouvelle avec un style très différent de ses prédécesseurs. Les réformes spectaculaires appliquées au niveau interne afin de rapprocher le royaume des « standards » internationaux ont un prix. Il consiste à obtenir des puissances occidentales un soutien qui soit semblable à celui des Etats-Unis à son pays pendant la guerre froide. Un soutien radicalement différent de celui qui a abouti au sacrifice de Moubarak et de Ben Ali en 2011. Or, si ce deal n’a en soit rien de nouveau, la différence vient du fait qu’à l’époque où cette alliance avait été scellée, les wahhabites avaient capitalisé un large capital social interne, alors que MBS est en guerre contre des clans puissants. Cette faiblesse interne peut expliquer, entre autres raisons, sa promptitude à soutenir les agendas occidentaux et israéliens sur le dossier syrien.

Le président français Emmanuel Macron doit se rendre prochainement à Moscou. Sa visite, a déclaré hier l’Elysée, est maintenue en dépit de l’attaque contre la Syrie à laquelle les forces françaises ont participé. Jusqu’à quel point Paris reste lié stratégiquement à Londres et Washington contre l’adversaire russe ? La thèse d’un retour de la Guerre froide tient-elle la route ?

Pendant les premières années post guerre froide, la France a tenté de négocier une voix qui lui permettrait de compter dans un système multipolaire en devenir. L’héritage gaulliste avait continué à inspirer une certaine classe politique traditionnellement ambitieuse. Cependant, les choix du président Sarkozy ont considérablement mis un frein à cette velléité, au profit d’un positionnement clairement atlantiste. Son successeur, François Hollande, s’est attelé à construire une position équilibriste qui aura du mal à survivre à l’actuel chef de l’Etat. Quoi qu’il en soit, les débats relatifs au retour à une guerre froide Est-Ouest sont intéressants du point de vue de la communication à sensation et pour les nostalgiques. Elle permet aux acteurs modestes de rêver à des rôles plus grands en optimisant les lignes de divergence russo-américaines. Cependant, ces lignes sont trop étroites, instables et variables pour leur offrir les opportunités d’une véritable guerre froide. La gestion des frappes américano-franco-britanniques est d’ailleurs une parfaite illustration du fait que le dossier syrien n’est pas un jeu à somme nulle.