A l’arrêt depuis décembre 2018 à cause des retombées de l’affaire qui l’oppose au géant français de l’agroalimentaire, Danone, l’entreprise algérienne Palma Nova commence à voir le bout du tunnel avec le verdict prochain en sa faveur et la reprise de l’activité des 500 travailleurs laissés sur le carreau. Palma Nova, gérée par Lotfi Souilah, un des fils du fondateur de l’entreprise, bien qu’à l’arrêt, s’est illustrée pendant les mois chauds de la pandémie en mettant à la disposition des travailleurs de la santé gîtes, couverts et transports. Lotfi Souilah nous retrace le parcours judiciaire contre Danone qui a fait grand bruit sous nos latitudes et même en France.

Reporters : Rappelez-nous les grands traits du litige qui vous oppose à Danone…
Lotfi Souilah :
Ce litige entre mon entreprise Palma Nova et le groupe français Danone remonte à 25 mois, et depuis, on est à l’arrêt. Nous avons essayé de régler le problème à l’amiable, mais avec le refus de Danone de s’assoir à la table des négociations, nous avons su qu’il était couvert par des membres de la «issaba», de ministres algériens et l’ambassadeur de France, et dont les noms apparaîtront sur les minutes du procès. Nous n’avons donc pas eu le choix et nous avons enclenché des plaintes pour deux affaires commerciales et deux au pénal.
Pour les affaires commerciales, il y avait le non-respect de la fin de contrat, puisque Danone s’est retiré unilatéralement deux ans et demi avant échéance, ensuite la non-exploitation pendant 5 ans des lignes de production qui ont été aménagées et modifiées pour les mettre aux normes et exigences du groupe Danone, après un investissement de Palma Nova de plus de 500 millions de dinars. Danone n’a utilisé qu’une seule ligne sur quatre, ce qui n’était pas rentable pour nous et pas à la hauteur de notre investissement.
Pour le pénal, il y a falsifications, faux et usage de faux d’un contrat officiel, ce qui a déjà été prouvé par le doyen des juges d’Akbou. Cet état de fait a engendré une panique au sein du groupe français et les trois directeurs de Danone Algérie qui se sont succédé commençaient à se rejeter la balle, dont un a pris la fuite en 2019, profitant de la période trouble pendant le Hirak.
Ce dernier m’a appelé et a essayé de me faire du chantage par rapport à un autre groupe français de l’agroalimentaire, Bel en l’occurrence (producteur entre autres du fromage La vache qui rit et Kiri, ndlr). Nous étions en contact avancé avec Bel pour la production de leurs produits sur place.
Renaud Chamonal, le directeur en fuite, limogé par Danone International, actuellement en France et émarge dans un autre groupe, Bonterre, en l’occurrence, m’a alors contacté et m’avait signifié que mon futur contrat avec Bel dépendait de la réponse qu’il donnerait à son directeur, puisque ce dernier l’avait contacté pour avoir des nouvelles de Palma Nova. Il voulait que je fasse un écrit dans lequel j’abandonnerai toutes les poursuites à son égard et que je tire un trait sur les procès en cours. En contrepartie, il donnerait des infos à même d’inciter Bel à signer le partenariat avec Palma Nova. J’avais, malheureusement pour lui, enregistré la conversation, et j’ai ajouté encore une pierre à l’édifice de mes plaintes pour chantage et menaces, harcèlement moral, dénigrement d’un opérateur économique, puisqu’il a fait capoter le futur contrat avec Bel. Chamonal a été convoqué par la justice algérienne, mais il ne s’est jamais présenté. Il n’a fait qu’envoyer un juriste pour le représenter, renvoyé de facto par le juge qui a exigé la présence de l’accusé.

Des nouvelles des plaintes déposées auprès du Tribunal ?
Pour les affaires commerciales, il y a eu une condamnation dans le fond et dans la forme, après la désignation d’experts judiciaires pour évaluation de tous les dommages et de tous les préjudices causés pendant le partenariat Palma Nova-Danone, préjudice de l’arrêt de nos produits pour nous consacrer au groupe français, arrêt de nos exportations vers la Libye, etc.
Je crois que s’il n’y avait pas eu la pandémie en 2020, l’affaire aurait été close. Malheureusement, tout marchait au ralenti pour de bonnes raisons sanitaires et les verdicts finaux ont été reportés. Ce n’est donc qu’à la fin de ce mois de février que les deux experts vont déposer leurs conclusions.

Quid du montant du préjudice financier et moral qui sera rendu ?
Tout cela avoisine un montant à 90 %, entre le manque à gagner, le préjudice, l’arrêt des activités et autres. Le montant nous sera communiqué à la fin de ce mois par les experts.

Par mesure conservatoire, des biens de Danone ont-ils été saisis ?
Le juge a ordonné la saisie des biens de Danone et de ses comptes. Mais ces derniers sont vides, ils ont été bien nettoyés. Les biens, il n’en a pas car le parc roulant est en location et les usines en partenariat avec des opérateurs algériens, hormis celle d’Akbou où Danone possède une usine et du foncier, acté par huissier de justice. L’usine active toujours, mais Danone ne peut rien faire bouger, bien que la production tourne toujours. Mais le tout est sous saisie conservatoire pour sécuriser le montant du préjudice que l’on doit récupérer. Tout cela rejoint la longue liste des entreprises françaises qui activent en Algérie et n’investissent rien, comme les affaires avec Lactalis, Total, Celia… Et la liste est encore longue.

Hormis le cas Palma Nova, y a-t-il d’autres exemples ?
Les consommateurs aimaient bien les produits Danone, mais sa réputation sulfureuse avec le scandale au Maroc, les produits et aromates périmés découverts en mars 2020 par les autorités algériennes dans son usine à Blida, qui est sous scellée depuis, une usine qui appartenait à Trèfle et rachetée par Danone en 2015, et pas seulement, il y a aussi une défection de ses produits qui s’installe.
D’ailleurs, on a mis du temps à comprendre la stratégie de Danone qui consistait à éliminer toute la concurrence sur le sol algérien. Il vient à vous en partenaire puis se mue en adversaire. Cela a commencé en 2001 avec la prestigieuse marque Djurdjura qu’ils ont éliminée après une OPA très délictueuse suite à laquelle Danone est devenu majoritaire. En 2015, Danone est passé à Trèfle, une marque de Blida, éliminée aussi, et Palma Nova, depuis 2013. Pour nous, ce qui nous a sauvés, c’est que le groupe français n’a jamais été dans le capital de notre société. Heureusement qu’il y a des producteurs comme Soummam et Hodna pour s’opposer au monopole que Danone voulait créer.

Qu’est-ce qui vous empêche, en attendant le verdict de la justice, de reprendre vos activités sous le label Palma Nova ?
On était centré sur l’affaire et on espérait reprendre avec notre label. Puis il y a eu le Hirak en 2019 et ses effets collatéraux sur plusieurs secteurs économiques, notamment l’immobilisme des banques et où la nôtre ne nous a pas accompagnés. Une année 2019 suivie par l’année de la pandémie. C’est la faute à pas de chance. Mais nous espérons que la justice va nous rendre justice bientôt et que nous allons reprendre notre activité le plus tôt possible. Pour les salariés, et sur les 500 qui activaient à Palma Nova, il ne reste que 50 pour l’entretien de nos appareils, la sécurité, l’administration.
Nous avons une capacité de production de un million de pots de yaourt et crème dessert par jour, du lait, du l’ben. On a été les premiers exportateurs des dérivés de lait en Libye. Nous étions aussi numéro un sur la distribution aux collectivités, comme l’armée, les universités, les écoles, les hôpitaux. On était aussi une société citoyenne par le mécénat et sponsors d’évènements culturels et sportifs, une usine inaugurée en 2006, avec un personnel d’encadrement purement algérien formé par l’université et les écoles algériennes. C’est vous dire notre impatience de renouer avec la production.

Quel impact sur votre entreprise et qu’attendez-vous des autorités ?
Après deux années blanches, Hirak et Covid obligent, je lance un appel aux autorités financières pour un soutien actif, la récupération de notre argent, le remboursement des prêts bancaires et la reprise de nos salariés. Pour cela, la banque doit faire un effort sur les agios, pénalités de retards et autres «impôts», car nous sommes victimes et à l’arrêt depuis deux ans.
Pour la relance économique que prône le président de la République, les banques devraient accompagner plus intelligemment les opérateurs économiques quasiment à l’arrêt depuis presque deux ans.