Dans cet entretien, le président du Conseil de l’ordre des pharmaciens algériens (COPA), Lotfi Benbahmed, déplore que le secteur industriel pharmaceutique soit considéré comme un fardeau car, selon lui, on raisonne comme consommateur et non comme producteur. Il déplore également que les programmes d’importation accusent du retard dans la signature et que les prix bas des médicaments risquent de conduire certaines usines de production à la fermeture.

Reporters : Vous dites que le médicament est devenu une équation très complexe…
Lotfi Benbahmed : En effet, le médicament est devenu un problème très complexe depuis que le pays s’est tourné résolument vers l’industrie pharmaceutique. Nous nous retrouvons à régler plusieurs problèmes en même temps, à savoir la qualité, la disponibilité et l’accessibilité. Nous sommes confrontés à cette volonté de baisser les prix qui perdure au détriment de la production nationale, du développement et de la création d’emplois. Aujourd’hui, l’idée, ce n’est pas de faire la croissance simplement pour la croissance par la multiplication d’usines, mais de mettre en place une véritable stratégie pour la couverture de nos besoins en fonction de nos moyens. Une politique pharmaceutique qui permet aux laboratoires et aux pharmaciens de travailler ensemble autour de cette stratégie. Ainsi, et le citoyen et l’opérateur seront gagnants et surtout, l’économie nationale. La disponibilité et la qualité des produits pharmaceutiques sont essentielles à la fois pour la sécurité sanitaire du pays, pour la cohésion sociale et pour la croissance tout en s’ouvrant sur le marché extérieur, africain notamment. L’industrie pharmaceutique nationale n’est pas une industrie de montage, c’est un «full process» et une production compétitive au niveau continental.

Y a-t-il des médicaments qui ne sont plus produits en raison des prix qui sont inférieurs aux coûts de production ?
Effectivement. Le groupe Saidal, par exemple, a arrêté de fabriquer certains produits pharmaceutiques pour cette raison. Surtout que les prix de la matière première et les intrants importés ont considérablement augmenté.
Si la baisse des prix perdure, des usines pourraient fermer. Il y a ce risque. Un producteur doit non seulement rentabiliser ses produits pour continuer à travailler mais aussi s’approvisionner pour renouveler ses équipements. Les unités de productions sont appelées à être renouvelées tous les huit ans, voir tous les cinq ans. Souvent, les politiques dans les pays en voie de développement considèrent l’industrie pharmaceutique comme un fardeau, comme une dépense subie. Alors que dans les pays du Nord, il s’agit d’un investissement, d’une valorisation. Pour beaucoup de ces pays, cette industrie est devenue une force économique. Le problème, chez nous, c’est qu’on raisonne toujours en tant que consommateur et non comme producteur.

La conjoncture politique actuelle a-t-elle affecté la production pharmaceutique nationale ?
Ce secteur est touché comme tous les autres secteurs. On ressent une sorte de léthargie, des lenteurs dans les signatures, des commissions ne se réunissent pas à temps… La production n’a pas baissé en volume mais une baisse est constatée en termes de prévisions. Ces temps-ci, nous sommes plus concentrés, en fait, sur l’élaboration des textes d’application de la nouvelle loi sanitaire. Cette loi stipule que ces textes doivent être opérationnels à partir du mois de janvier 2020.

Un retard dans la signature des programmes d’importations…
Les programmes d’importations ne sont pas encore signés, alors qu’en 2018, ils étaient signés entre octobre et novembre. Il y a eu des difficultés d’interprétation de la nouvelle réglementation. C’est ce qui a retardé la signature des programmes qui ont été déposés en juillet. Nous pensons qu’ils seront signés au cours de ce mois.

Un projet de décret relatif aux psychotropes est en cours…
Cela fait des mois que nous travaillons sur ce décret, voire des années. Dans l’ancienne loi, il n’y avait pas de réglementation relative à l’encadrement de la délivrance des psychotropes.
Ce projet permettra une traçabilité de ces médicaments sur toute la chaîne des soins, du souscripteur jusqu’ au patient et de l’importateur au producteur et jusqu’à l’officine. Nous aurons, en plus d’une commission nationale des psychotropes, des commissions de wilaya afin qu’il y ait une coordination entre les services de sécurité, les professionnels de la santé et l’inspection de la santé.
Cela va permettre de faire la différence entre ce qui relève des fautes professionnelle et ce qui relève de trafic. Parfois, des pharmaciens et des médecins sont injustement emprisonnés.
Ce qui a conduit certains pharmaciens à ne plus délivrer ce type de médicaments. Ce projet de décret va donc assurer la traçabilité du produit et celle de la responsabilité pharmaceutique.