La librairie Chihab de Bab El Oued a accueilli, samedi dernier, une rencontre littéraire animée par Djillali Leghima, moudjahid et ancien membre de la Fédération de France du FLN, qui a présenté son ouvrage intitulé «L’immigration dans la révolution algérienne. Parcours et témoignages» récemment publié aux éditions Chihab. Cette rencontre, suivie d’une vente-dédicaces, a été maintenue malgré le report de toutes les activités culturelles dans le contexte de la prévention du coronavirus, avec pour argument l’exiguïté de la librairie qui limite le nombre de personnes rassemblées. En effet, près d’une quinzaine de personnes seulement était présente à cette occasion, où Djillali Leghima, qui est revenu sur certains aspects de sa vie, depuis sa naissance en 1931 dans les montagnes de Kabylie à son départ au début des années 1950 pour la France, où il intégrera le FLN.
L’un des points marquants du débat, lors de la présentation de cet ouvrage, a été l’évocation des différentes causes derrière les vagues successives d’immigration algérienne en France. Des causes, en tête desquelles figure la misère et qui explique également, selon l’auteur, l’engagement de cette communauté au sein des mouvements indépendantistes. Abordant son ouvrage, il précise qu’il est partagé en cinq parties principales, où il est tour à tour question de la vie dans les villages de Kabylie, de la Fédération de France du FLN ou encore de l’ouverture du «second front».
Des thématiques toujours abordées du point de vue autobiographie mais également historique, notamment lorsqu’il s’agit de traiter du rôle des figures emblématiques telles que l’Emir Khaled ou Messali Hadj dans la naissance du mouvement nationaliste algérien. C’est avec cette double vision que Djillali Leghima a partagé, samedi dernier, plusieurs de ses souvenirs. Il déclare ainsi au sujet du contexte des décennies 1930 et 1940 qu’«elles ont été les années les plus difficiles (…) avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Nous avons vécu le rationnement, les maladies…». Une situation qui sera notamment à l’origine d’une nouvelle vague d’immigration vers la France, souligne l’auteur, en précisant qu’«en 1946, presque toutes les familles algériennes avait au moins un ou deux membres qui travaillaient en France (…) Personnellement, j’ai travaillé dans la métallurgie en Lorraine, puis dans les usines automobiles près de Paris».
Cette communauté algérienne s’est aussi révélée extrêmement politisée. L’orateur explique en substances à ce sujet que les parcours personnels de chaque travailleur, notamment de ceux de la première génération arrivée à partir de 1905, était la conséquence directe de la colonisation. «La majorité des immigrés étaient des descendants de personnes dépossédées suite aux révoltes populaires (…) En fait, l’immigration de travail vers la France a réellement commencé en 1905, il s’agissait à cette époque d’un maximum de 15 000 travailleurs», affirme-t-il. Et ce sera également dans cette communauté que se constitueront les premières structures organisées. Au départ, pour venir en aide aux nouveaux arrivants, puis avec une véritable mission politique sous l’impulsion de l’émir Khaled, «les anciens avaient créé des associations d’aides aux nouveaux arrivants (…) et c’est l’émir Khaled qui avait suggéré que cela se transforme en structure politique. C’est comme cela qu’est né le premier noyau, l’Etoile nord africaine», rappelle l’écrivain. Militant de la première heure, ayant ainsi été témoin des mutations de la communauté des travailleurs algériens en France, Djillali Leghima est par ailleurs revenu, lors de la présentation de son ouvrage, sur un épisode, certainement moins connu de la Révolution algérienne, des affrontements le plus souvent sanglants, entre membres du Front de libération nationale (FLN) et ceux Mouvement national algérien (MNA). Il témoigne à ce sujet, qu’ «en France, il y avait le FLN d’un côté et le MNA de l’autre (…) Quand le réseau du FLN a reçu des directives pour préparer la grève des huit jours de janvier 1957, le MNA a pour sa part décrété qu’une seule journée de grève. C’est à partir de là que le FLN a pris de l’ascendant et a commencé a recruter dans les réseaux même du MNA. Mais, c’est aussi de cette divergence que les affrontements entre nous ont commencé». Dans ce sens, l’ouvrage de Djillali Leghima, publié par les éditions Chihab, est un témoignage direct permettant de mieux comprendre la complexité de la guerre et de certaines luttes intestines, d’autant plus que «le rôle du mouvement national à l’étranger a longtemps été minimisé», estime l’auteur. Il précise à ce sujet que «ce qui s’est passé en 1962 a déterminé beaucoup de choses», allusion aux conflits entre MNA et FLN. «L’erreur» que fut «le culte de la personnalité de Messali Hadj», à la négation de l’histoire du pays… mais aussi de la situation actuelle, comprend-on en substance.