Les ratés organisationnels autour du Stade de France lors de la finale de la Ligue des champions ont encore mis en exergue l’incapacité des instances à s’interroger sur les maux qui rongent le football. Et les déclarations des autorités françaises, qui ont pointé du doigt les supporters des Reds, illustrent une diabolisation du supporter qui n’a pas d’autre effet que de créer des démons.

LES FANS DES REDS N’ONT PAS CÉDÉ À LA PANIQUE
Lorsque 97 supporters de Liverpool périrent à Hillsborough, le gouvernement britannique, appuyé par certains médias complices, eut vite fait de calomnier les innocents, d’en faire des assassins, et, trente-trois ans plus tard, si la vérité s’est faite jour, les vrais coupables n’ont toujours pas été punis. Pour ce qui est de Saint-Denis, ce tour de passe-passe est voué à l’échec. Les pièces à conviction dont on dispose ne sont pas de celles qu’on peut mettre sous clé dans l’armoire d’un commissariat ou du bureau d’un juge. Des centaines de films tournés par les supporters eux-mêmes – et quelques médias -, aussitôt partagés sur les réseaux sociaux, sont autant de témoignages implacables de la défaillance presque totale du protocole de contrôle mis en place par les organisateurs.
Quand on visionne ces films, une évidence: Saint-Denis aurait pu devenir un autre Olembe, quand au moins huit supporters qui voulaient assister au huitième de finale de CAN entre le Cameroun et les Comores trouvèrent la mort le 24 janvier dernier. Saint-Denis aurait pu devenir un autre Hillsborough, et si ce ne fut pas le cas, c’est précisément parce ces supporters de Liverpool, dont la mémoire du drame de 1989 est toujours aussi vive, bien que rongés par la peur, n’ont pas cédé à la panique. Il y eut si peu de ces ‘débordements’ que M. le ministre n’en cita aucun, si ce n’est l’intrusion de quelques escaladeurs de barrières, dont la plupart étaient semble-t-il français.
A écouter les pouvoirs publics, la cause du chaos au Stade de France n’était ni le nombre insuffisant de stadiers, recrutés à l’aveuglette et «formés» sur le pouce, ni la brutalité avérée de forces de l’ordre pour qui un supporter est une menace, ni la désorganisation du système de filtrage des supporters, pourtant évidente plusieurs heures avant le coup d’envoi de la finale. Non, c’était les faux billets que des «milliers» de supporters des Reds s’étaient procurés, «une fraude massive, industrielle et organisée».
L
’UEFA AUSSI RESPONSABLE ?
Que ces faux billets existent, nul n’en doute, et ils n’avaient pas été imprimés à la maison par quelques resquilleurs entreprenants; ils avaient été mis en circulation par des faussaires sur un marché parallèle dont tout le monde connait l’existence, mais que personne ne fait quoi que ce soit pour entraver. Pourtant, s’il existe, n’est-ce pas d’abord parce que l’UEFA, en ce cas précis, n’alloue qu’un peu plus de la moitié des places pour la finale aux deux clubs qui la disputent (*), préférant les distribuer à ses nombreux sponsors et diffuseurs, aux associations membre de la confédération et aux agences spécialisées dans l’événementiel pour spectateurs nantis?
Qu’est-ce qu’un supporter pour ces gens-là? Un portefeuille à vider, et un délinquant en puissance. On l’assomme en lui vendant des maillots-répliques à 100 euros et plus pièce, des abonnements multiples à des chaînes à péage et des billets prohibitifs; on l’assomme bien aussi un peu à coups de matraque quand il sort des passages qu’on a cloutés pour lui.
On admet qu’il est indispensable. Car ce qu’on vend, ce n’est pas que le spectacle sur l’aire de jeu. C’est aussi la chorégraphie des tifos, la symphonie des voix mêlées dans un chant, et mêmes ces fumigènes qu’on interdit, mais dont les embrasements de couleurs sont si beaux sur les photos qui célèbrent la ferveur des foules. «Le football n’est rien sans les fans», avait dit Jock Stein; «rien», pas même un produit qu’on peut vendre aux diffuseurs, encore que le grand entraîneur du Celtic avait d’autres idées et idéaux en tête que l’exploitation à outrance des passions populaires sans laquelle l’UEFA n’aurait que des miettes à distribuer aux clubs qui participent à ses compétitions.

CES ULTRAS OUBLIÉS
On peut refuser de diaboliser les supporters sans en faire des anges pour autant. Il existe de ces noyaux durs de petites frappes et de gros tarés qui pourrissent le fruit. On pourrait les extirper du football; ailleurs, on l’a fait, y compris chez ces «certains clubs anglais» qu’a accusés le ministre de l’intérieur. Mais cela signifierait s’asseoir à la table avec ces autres supporters, ultras ô combien compris, qui rêvent de jeter les fauteurs de troubles à la poubelle, écouter quels remèdes ils proposent, eux qui sont les premières victimes de l’inaction, et de cela, il n’est toujours pas question.
Une FFF à la structure archaïque, confite dans les succès des Bleus, et une Ligue prompte à s’auto-congratuler sur un contrat mirifique passé avec CVC, une place de plus en Ligue des Champions et la présence assurée de Kylian Mbappé pour quelques saisons de plus au PSG, n’ont semble-t-il aucun désir de s’interroger sur les causes du mal qui ronge le football dont ils ont la charge, et dont le presque-désastre de Saint Denis est une prolongation, pas une exception importée de l’étranger.
Entendons-nous: il serait absurde de rejeter une part de responsabilité directe de ce qu’on vécut à Saint Denis sur la FFF et la Ligue, ce qu’on ne dira pas de l’UEFA, dont on ne peut oublier qu’elle avait aussi reçu les clés de l’organisation catastrophique de la finale de l’Euro 2020 à Wembley. Il ne l’est pas d’insister sur ce que le discours et l’action – ou manque d’action – des instances de notre football perpétuent un climat et un système dans lequel le supporter souffre d’une présomption de culpabilité, qui est partagée par les préfets et les forces de l’ordre et, en ce cas, par quelques membres du gouvernement. C’est ainsi qu’on crée un environnement dans lequel ce qu’on vit samedi soir peut se produire, un environnement dans lequel le Père Ubu, dont les deux principaux traits de caractère sont la cupidité et la couardise, se serait senti en terrain familier.