Les années d’or de l’athlétisme algérien semblent loin derrière. Noureddine Morceli, icône de la discipline en tant que triple champion du monde et champion olympique, évoque, dans cette interview, le recul considérable de ce sport. Et pour avoir été ministre délégué de la Jeunesse et des Sports, il a une idée sur les défaillances qui ont mené à cette régression.

Reporters : Pour la première fois dans l’histoire des Mondiaux, il n’y a pas de pays africains sur le podium. Pensez-vous que cela annonce une régression du demi-fond en Afrique ou la confirmation du retour en force des Européens comme ce fut le cas avant les années 1980 ?
Noureddine Morceli : Oui. Les Anglais dominaient les longues distances comme le mille et le 1500 m. Ils avaient signé pas moins de 15 records. Mais à compter de 1983, on a pu changer la donne. Depuis, ils font tout leur possible pour que l’Europe reprenne le dessus. Il y avait Steve Cram, Michel Jazy, John Walker, Peter Snell. Ils étaient tous détenteurs de chronos et records mondiaux. Dès 1983, c’était presque une domination arabe jusqu’à ce que les Kenyans se manifestent.

De nos jours, les Européens et les Américains n’hésitent pas à aller se préparer à Iten, au Kenya. Pensez-vous que le fait de s’entraîner dans les mêmes conditions que les Kenyans, ajouté à la présence de moyens de récupération énormes, soient un avantage net pour les athlètes non-africains ?
Naturellement, comparé à notre époque, la médecine est très présente. De notre temps, quand on faisait une séance d’entraînements intensifs, on était soumis à une période de récupération qui pouvait aller de 4 à 6 jours. Aujourd’hui, cela a bien changé. Et les Européens tirent profit des avancées scientifiques pour revenir au-devant de la scène. La victoire du Britannique n’est pas une surprise car ses compatriotes dominaient la distance du temps de Sebastian Coe et Steve Cram.

« Le sport a beaucoup évolué »

Présentement, la technologie fait partie des moyens de récupération et d’optimisation de la performance. Il y a même des méthodes comme celles suivies par les frères Ingebrigtsen. On mesure même en temps réel la Vo2Max, seuil anaérobique, économie de course et le lactate dans le sang… pour améliorer le rendement. Comment c’était à votre époque ?
Je vais faire une confidence. En 1992, j’avais gagné les Championnats du monde indoor et outdoor. Aux JO de Barcelone, j’étais favori. Finalement, j’avais terminé 7e. Je souffrais d’un déplacement au niveau du bassin. Je ne m’en étais pas rendu compte. J’ai dû donc aller en Suisse pour avoir un diagnostic et me débarrasser d’une blessure qui me gênait depuis 6 mois. Si la science était aussi avancée, ça aurait changé pas mal de choses pour moi. Le sport a beaucoup évolué et c’est déterminant dans une carrière de sportif de pouvoir compter sur cet aspect.
Quand je vois les Américains, qui étaient plus spécialisés dans le sprint, placer des athlètes dans le demi-fond, je me dis que c’est plus une question de moyens et de politique sportive réelle. Tout le monde peut s’entraîner dans des endroits à haute altitude comme le font les Kenyans et les Ethiopiens. Tout le monde a compris le système. Quand on ajoute les méthodes scientifiques à tout cela, on peut obtenir des résultats.

Le record d’El Guerrouj est très difficile à battre »

En votre qualité de triple champion du monde et champion olympique dites-nous quelles sont les exigences à ce niveau ?
La préparation du 1 500 m doit être la plus complète et constante possible. On appelle cela le « full time challenge ». C’est une préparation ininterrompue. Le moindre arrêt est préjudiciable. Le 1 500 m est la course reine du demi-fond comme l’est le 100 m au sprint. Au 1 500 m, on retrouve à la fois la vitesse et la résistance. Et c’est pour ça que c’est une course spectaculaire et aimée par le public. C’est une spécialité que les Européens aiment. C’est aussi le cas dans les pays arabes. D’ailleurs, ces derniers l’ont dominée pendant près de 20 ans.

Le nouveau champion du monde est Britannique. Il s’agit de Jake Wightman qui a réalisé le 3e meilleur chrono de tous les temps aux Mondiaux. Mais il reste loin des 3 min 26 sec d’El Guerrouj, réalisées en 1998. Le chrono du Marocain résiste toujours malgré l’évolution des méthodes d’entraînement. Qu’est-ce que cela signifie ?
Le record d’El Guerrouj est très très difficile à battre. Mais rien n’est impossible. J’ai pu courir en 3:27. C’était sans lièvre en courant un 800 m tout seul. Quant à El Guerrouj, il était en duel avec Ngeny (Kenya). La concurrence a clairement affolé le chrono.

« Makhloufi aurait dû prendre des athlètes sous son aile, mais… »

Ne pensez-vous pas que les blessures de Taoufik Makhloufi l’ont empêché de pouvoir enchaîner les stages et lui permettre de prendre certains athlètes sous son aile ?
Makhloufi est un enfant de bonne famille que j’admire et je respecte. Il a l’altruisme. Il n’aurait certainement pas hésité à s’assurer de bien passer le flambeau. Mais c’est plus la tâche de la Fédération ou des gens au ministère qui devaient l’inciter à le faire. Il est particulièrement nécessaire que les jeunes se nourrissent des champions de leurs pays. Moi, El Guerrouj et Aouita, on faisait ça. Que ce soit moi ou Makhloufi, notre carrière est courte. Mais le plus important c’est de s’assurer de bien faire passer le relais. L’expérience doit être mise à profit.

Quelles seraient les solutions pour avoir de nouveaux Morceli, Makhloufi, Benida-Merah ou Boulmerka ?
Je pense qu’on a la pâte et le potentiel pour avoir de très bons coureurs sur la distance. On a besoin d’être professionnel. Il faut donner tous les moyens aux jeunes. C’est comme ça qu’ils pourront progresser et atteindre le niveau mondial qui est très exigeant. Comme les Britanniques, on a aussi nos traditions. Il est primordial de croire en nos capacités de retrouver cette notoriété et essayer de faire cela dès 2024.
L’Etat a toujours mis les moyens financiers. Mais il faut des gens qui mettent en place une stratégie sportive vraie et continuelle. J’ai eu l’honneur d’être ministre délégué. Mais cela avait coïncidé avec la pandémie du Coronavirus. Une interruption de deux ans coûte cher. Aux Etats-Unis et en Europe, les athlètes étaient dépistés et pouvaient s’entraîner. Les infrastructures n’étaient pas fermées pendant longtemps. Chez nous, les athlètes s’entraînaient chez eux. Sans suivi. La condition physique avec les autres n’est tout simplement pas comparable. A partir de là, le retard était difficile à combler. Et je tiens à dire que donner une bourse pour un stage d’un mois puis ne pas en faire pendant 2 ou 3 mois n’est pas bénéfique pour l’athlète. Cette cassure est fatale.

« Les JO, c’est un autre niveau »

On est à deux ans des JO-2024 de Paris. Pensez-vous qu’on pourrait dégager des athlètes qui puissent avoir une médaille olympique ?
Les résultats lors des Jeux méditerranéens 2022 d’Oran ne peuvent qu’inciter les responsables à donner plus de moyens aux athlètes pour qu’ils soient dans la meilleure des formes aux Olympiades. Rien n’est impossible. On a de vraies graines de champions. On doit en prendre soin. Il faut de la continuité parce que les médaillés sont très jeunes.
Le défi est là, comme le retard qu’il y avait avant les JM et qu’on a pu combler. Il y a toujours des solutions quand on veut les trouver. Mais il faut noter que le niveau n’est pas le même. Les JO c’est un cran au-dessus avec la participation des meilleures nations du monde. On passe d’une compétition avec une vingtaine de pays à plus de 150. C’est une autre dimension.

« Les subventions de l’Etat doivent être mieux réparties »

Tout au long des 20 dernières années, Makhloufi aura été l’arbre qui cache la forêt. Son absence aux JO de Tokyo aurait dû être un avertissement. Ne pensez-vous pas que les responsables de la Fédération algérienne d’athlétisme (FAA) auraient dû se rendre compte de cette régression sans précédent de la discipline ?
Je peux vous assurer que le problème ce n’est pas les moyens mis à disposition par l’Etat et le président de la République Abdelmadjid Tebboune pour le sport d’élite. Je pense qu’il s’agit plus de comment répartir ces subventions étatiques de manière équitable et étudiée. Il n’y a pas d’équilibre.
Les sports individuels (judo, athlétisme, boxe… etc.) ont toujours ramené des médailles et des titres mondiaux. Et ils n’ont droit qu’à 10% de ce qui est versé au football. Je n’ai rien contre cette discipline. Mais, pour un athlète, prendre 4 millions de dinars sur toute l’année, ce n’est pas suffisant pour réaliser tous les stages nécessaires.
On aime tous le foot. Il reste le sport populaire que j’affectionne moi aussi. Mais on aimerait que les autres disciplines aient autant d’attention et d’aides. Je ne demande pas qu’on marginalise telle ou telle discipline. Je souhaite juste qu’il y ait un équilibre parce qu’on a tous le même objectif : honorer le pays.