Les rivalités entre les camps de l’ouest et de l’est libyen continuent de menacer de dégénérer en véritable guerre dans un contexte international dominé par la guerre en Ukraine. Si le scénario de déflagration armée est pour l’instant fortement nuancé, mais pas écarté, les concurrences et les hostilités politiques entre Tripoli et Tobrouk impactent l’industrie pétrolière, le cœur économique battant du pays.

Synthèse de Anis Remane
Jeudi, le Conseil présidentiel libyen a appelé à tenir le secteur pétrolier à l’écart de tout différend politique. Son président, Mohammed Al-Manfi et ses deux adjoints, Abdellah Al-Lafi et Mousa Al-Koni, ont souligné leur appel par la nécessité d’«œuvrer pour la reprise du pompage de pétrole, source de subsistance des Libyens, et de le tenir à l’écart de toute querelle politique qui affecte négativement la source de revenus des Libyens».
Pour les observateurs, l’initiative du Conseil présidentiel libyen est signe d’une nouvelle crispation politique entre les parties rivales de Tripoli et Tobrouk. Les conséquences de leurs divisions sur l’industrie pétrolière libyennes sont patentes, ainsi que le confirme l’annonce, mardi dernier, par la compagnie nationale (NOC) de la fermeture de champs et l’arrêt des activités dans le terminal de Brega, premier port pétrolier en Libye avec une capacité d’exportation de 60.000 barils/jour, soit la moitié de la production quotidienne du pays.
Les groupes qui sont à l’origine du blocage des sites pétroliers sont considérés comme proches du camp de l’Est libyen et de Tobrouk où le Parlement a désigné en février dernier Fathi Bachagha, ancien ministre de l’Intérieur dans le gouvernement d’union nationale, comme nouveau Premier ministre. Sauf que celui-ci n’a pas réussi à évincer l’exécutif en place d’Abdelhamid Dbeibah, lequel refuse de remettre le pouvoir avant la tenue d’élections. Jeudi, 22 avril, lors de la première réunion de son gouvernement à Sebha dans le sud libyen, M. Bachagha, a déclaré tenir «à mener à bien notre travail en tant que gouvernement libyen légitime émanant de l’autorité législative». «Après le chaos et la tyrannie, une nouvelle ère commence aujourd’hui», a-t-il ajouté, mais ses tentatives d’entrer «pacifiquement» à Tripoli n’ont pour l’heure pas abouti. S’il a affirmé à maintes reprises qu’il ne le ferait pas par la force, le gouvernement Dbeibah qu’il estime en fin de mandat depuis décembre dernier, après son échec de tenir des élections dont on ne connait toujours pas la date, n’entend pas bouger. Il multiplie les sorties diplomatiques comme celle qui l’a mené récemment à Alger et se maintient au nom de la légitimité internationale qu’il revendique depuis sa naissance d’un processus mis en place sous le sceau des Nations unies et de son parrainage. Mardi, 19 avril, il a réaffirmé qu’il ne céderait le pouvoir qu’à un gouvernement élu, exhortant «le procureur général à ouvrir une enquête» sur les blocages pétroliers.
Blocus pétrolier
et pression
Pour un bon connaisseur du dossier libyen, le chercheur Jalel Harchaoui, «la fermeture des champs pétroliers est une manifestation directe de la crise politique aiguë qui se joue actuellement entre le camp pro-Haftar et le camp pro-Dbeibah». Car c’est bien le «commandement général de la coalition Haftar qui institue délibérément un blocus pétrolier dans le but d’accroître la pression occidentale sur Dbeibah» pour qu’il «abandonne ses fonctions», décrypte-t-il pour l’AFP. En fermant les vannes, le camp de l’Est veut priver le gouvernement Dbeibah du nerf de la guerre, l’argent du pétrole, et ainsi «forcer sa démission», abonde Hamish Kinnear, de l’institut d’analyse Verisk Maplecroft. Or, M. Dbeibah a réaffirmé mardi dernier qu’il ne céderait le pouvoir qu’à un gouvernement élu, exhortant «le procureur général à ouvrir une enquête» sur les blocages pétroliers.
Début 2020, en pleine guerre civile, Khalifa Haftar avait déjà instauré un blocus pétrolier, mais l’échec quelques mois plus tard de son offensive sur la capitale l’avait convaincu d’y renoncer. Ce blocage avait entraîné près de 10 milliards de dollars de pertes. La production a peu à peu rebondi à 1,2 million de barils par jour en moyenne, dont l’essentiel est exporté.
Cette fois, explique Jalel Harchaoui, «l’étincelle» a été un «accord conclu entre la NOC et le gouvernement de Dbeibah le 13 avril» portant sur le transfert de «8 milliards» de dollars issus des revenus pétroliers dans les caisses du gouvernement, au grand dam de l’exécutif parallèle, qui a fustigé un «gaspillage délibéré de l’argent public pour des intérêts personnels et politiques étroits». En retour, la NOC va «recevoir des allocations de financement d’urgence du ministère des Finances pour ses opérations», souligne de son côté M. Kinnear. Pour Jalel Harchaoui, «cet échange de bons procédés a été perçu comme ayant renforcé la viabilité financière de Dbeibah. Or Haftar et ses partisans tiennent à ce qu’il soit étouffé et le demeure jusqu’à «l’effondrement» de son gouvernement. Mardi, 19 avril, l’ambassadeur des Etats-Unis, Richard Norland, et le sous-secrétaire adjoint du département du Trésor, Eric Meyer, ont mis en garde lors d’un entretien avec le gouverneur de la banque centrale libyenne contre toute utilisation des revenus pétroliers «à des fins politiques partisanes», selon l’ambassade américaine à Tripoli. Au moment où tous les regards sont tournés vers l’Ukraine, les risques que la crise actuelle en Libye débouche sur un nouveau conflit armé semblent réels. «Il est encore possible que nous assistions à une transition pacifique, mais vu la vitesse à laquelle Haftar perd patience, nous sommes aussi dans une situation qui pourrait facilement dégénérer en une véritable guerre», met en garde M. Harchaoui.
Le mandat actuel de la mission onusienne en Libye, la Manul, expire à la fin du mois d’avril. Selon des diplomates, l’Afrique, qui voudrait voir un ressortissant africain devenir émissaire de l’ONU en Libye, a proposé des noms de personnalités à Antonio Guterres qui ne s’est pas encore exprimé sur le sujet mais cette initiative est soutenue par la Russie et la Chine. Lundi, 18 avril, le président algérien Abdelmadjid Tebboune, qui avait reçu Abdelhamid Dbeibah, a annoncé que l’Algérie accueillera une conférence internationale pour soutenir le plan du gouvernement d’union nationale de Libye pour l’organisation des élections dans le pays. <