Par un avertissement clair, le 12 novembre 2022 à Tripoli, l’ambassadeur et envoyé spécial des Etats-Unis pour la Libye, Richard Norland, a déclaré que son pays pourrait recourir à des sanctions «contre les acteurs et les institutions qui retardent le processus politique» devant conduire leur pays à organiser les élections présidentielle et législatives reportées en décembre 2021.

Par Anis Remane
Les Etats-Unis sont en situation de pouvoir «réévaluer leurs relations avec tous ceux qui font obstruction au processus de normalisation» et aux «solutions politiques» décidées pour sortir le pays de l’impasse dangereuse dans laquelle il se trouve actuellement, a dit le diplomate américain.
M. Norland a fait cette déclaration à l’issue de sa visite à l’occasion de la célébration de la «Journée des anciens combattants» du cimetière américain de la capitale libyenne et quelques jours après avoir rencontré le chargé d’affaires de l’ambassade des Etats-Unis Leslie Ordman, le Premier ministre du «gouvernement d’Union» Abdelhamid Dbeibah et sa ministre des Affaires étrangères, Najla Al-Mangoush.
Il s’est exprimé au sujet de la crise libyenne après avoir eu également une série d’entretiens avec des représentants civils et militaires du «gouvernement d’Union», de la Mission d’appui des Nations unies en Libye, de la Banque mondiale, du Conseil présidentiel, ainsi que du Conseil suprême d’Etat et de la Commission électorale nationale.
«Le statu quo ne peut pas continuer»
Par ses propos, il a souligné «l’urgence de prendre des mesures concrètes pour établir une base constitutionnelle qui mène à des élections documentées et transparentes, conformes aux aspirations du peuple libyen». «Le statu quo ne peut pas continuer», a-t-il averti, considérant que la récente prolongation approuvée à l’unanimité du mandat de la Mission des Nations unies en Libye «est une opportunité pour redéfinir une feuille de route crédible pour la conduite des élections, obtenir la participation nécessaire des principaux acteurs et fixer un calendrier raisonnable afin d’obtenir le soutien de la communauté internationale».
L’ambassadeur Norland a également réitéré le soutien de son pays au chef sénégalais de la mission onusienne, Abdallah Bathily, dans sa mission, et au droit du peuple libyen à vivre dans «une Libye démocratique et souveraine, défendue par une armée libyenne unifiée qui ne dépend pas des puissances étrangères». Dans ce contexte, il a estimé que la menace constante de couper le pétrole, les récents affrontements entre milices et la colère populaire suite à la publication du rapport de la Cour des comptes libyenne sur la corruption au sein du gouvernement Dbeibah, «soulignent la nécessité d’une plus grande transparence et responsabilité financières pour le bénéfice et la prospérité de tous les Libyens». Les Etats-Unis «s’engagent à s’associer aux Libyens pour soutenir un avenir plus stable et prospère, dirigé par un gouvernement élu et unifié qui fournit les services nécessaires et s’appuie sur les ressources naturelles du pays», a-t-il affirmé.
Les propos du diplomate américain sont-ils un appui au «gouvernement d’Union» de Dbeibah? En tous cas, ils ont fait réagir le vice-président de la Chambre des représentants (Parlement). A Benghazi, Fawzi al-Nuwairi a estimé que les déclarations de certains diplomates, sans préciser leur identité, compromettraient tout rapprochement entre les Libyens et menaceraient la sécurité nationale du pays. Il a déclaré que «certaines déclarations faites par des diplomates, qu’ils soient des envoyés spéciaux ou des ambassadeurs, ou même des chefs d’Etat de certains pays, interviennent à un moment où le pays se rapproche d’un règlement national libyo-libyen, et je les considère comme une ingérence flagrante dans affaires libyennes, interdites par le droit national et international.»
Mercredi 9 octobre, après sa rencontre avec Richard Norland, le Premier ministre du gouvernement d’Union a déclaré qu’il maintient ses engagements pour la tenue dans son pays d’élections présidentielle et législatives. Abdelhamid Dbeibah a également affirmé sa disposition à tenir ce double scrutin, qui devait avoir lieu en décembre 2021, et à refermer la parenthèse institutionnelle dans laquelle se trouve son pays depuis plus d’une décennie. «Nous avons réussi à préserver la confiance que nous a léguée le peuple et nous continuerons à soutenir le droit des Libyens à des élections», a-t-il déclaré.
«Attendre la base constitutionnelle pour organiser ces élections»
Après avoir affirmé que son gouvernement a mis en place tous les moyens techniques et logistiques pour la tenue de ces élections dans les conditions de sécurité requises et que son ministère de l’Intérieur a procédé à des exercices de simulation électorale, M. Dbeibah a cependant ajouté «attendre la base constitutionnelle pour organiser ces élections», renvoyant ainsi la balle dans le camp de la Chambre des représentants (Parlement) et rejetant toute idée de céder le pouvoir au gouvernement de Fathi Bachagha désigné en mars dernier par le Parlement de Tobrouk.
Il s’agissait, pour M. Dbeibah, disent des analystes de la scène libyenne, de se présenter comme unique acteur exécutif légitime et seul Chef du gouvernement capable de tenir les élections programmées avec succès, sans céder les clés au gouvernement rival de Fathi Bachagha désigné et soutenu depuis mars 2022 par le Parlement. Le peut-il vraiment alors que des régions entières du territoire libyen, à l’Est et au Sud, ne sont pas sous le contrôle de Tripoli ? A Benghazi, on accuse M. Dbeibah de «manœuvrer» dans le but unique de garder le soutien international et de se maintenir au pouvoir. Il s’agirait, pour lui, de transmettre un message au nouvel envoyé spécial de l’ONU, Abdoulaye Bathily, qui a exclu en octobre dernier de tenir des élections «dans les prochains mois», et à la communauté internationale, qu’il est en mesure de sécuriser les élections au lieu de tout nouveau gouvernement».
C’est ce qu’estime un connaisseur du dossier libyen, Jalal Harchaoui, chercheur à la Global Initiatives Foundation, qui a déclaré que, malgré l’existence de relations et de contacts entre le fils du maréchal Haftar et des membres de la famille de Dbeibah, l’hypothèse d’une entente entre les parties rivales sur la tenue simultanée des élections dans toutes les villes libyennes reste faible. L’expert des questions libyennes affirme dans une déclaration à Asharq al-Awsat que le Premier ministre du gouvernement d’Union «ne se prépare pas vraiment aux élections».
«Pour que les élections aient lieu l’année prochaine, une base constitutionnelle doit d’abord être adoptée, malheureusement, l’envoyé de l’ONU a décidé de demander à la Chambre des représentants et au Conseil suprême de l’Etat de s’entendre sur cette base et sur un cadre légal régulant les élections, ce qui fera perdre plus de temps, et peut-être plusieurs mois». Il a estimé que M. Dbeibah «fait semblant pendant cette période de se préparer aux élections afin d’améliorer son image publique, mais aucun progrès ne sera fait».
Dans ce contexte, lors du forum des notables tribaux de l’ouest libyen, qui s’est réuni vendredi 11 novembre dans la ville de Bani Walid (nord-ouest), ses membres ont souligné la nécessité d’organiser des élections et de libérer tous les prisonniers, en particulier les détenus d’Abou Hadi (à 20 kilomètres de la ville de Syrte au centre du pays), une région connue pour son soutien au régime de feu Kadhafi
Les tribus ont dénoncé «toutes les tentatives de division, de discrimination et de fanatisme politique» et ont estimé que la crise libyenne «s’est prolongée et qu’il est temps qu’elle se termine par une solution nationale et des élections justes». Elles ont insisté sur la nécessité «d’accepter tous les acteurs du spectre politique libyen pour participer aux élections». n