Un pas en avant, deux pas en arrière ? C’est ce que l’on pourrait dire des derniers développements en Libye voisine, alors que ce pays est à quelques mois seulement de la tenue d’élections générales, législatives et présidentielle, prévues le 24 décembre prochain. Auront-elles lieu alors que le Parlement à Tobrouk multiplie les embûches ?

Par Anis Remane
Jusqu’à présent, et ainsi qu’on l’a signalé dans nos précédentes éditions, la question du respect du calendrier électoral valait surtout pour la seule présidentielle. Le gouvernement de transition à Tripoli a dit souhaiter reporter ce scrutin à une date ultérieure. Il l’a exprimé à travers, il y a quelques semaines, la ministre des Affaires étrangères Najla al-Mangoush. Il l’a dit à nouveau à travers les mots de Khaled Al-Michri, président du Haut-conseil d’Etat libyen. Lundi 20 septembre, il a déclaré lors d’une conférence de presse que cette élection n’allait pas générer la stabilité voulue dans ce pays et que l’urgence est au renouvellement de la représentation parlementaire.
Cependant, depuis hier, c’est le double scrutin programmé pour la fin de l’année, sous les instances des Nations unies, qui se trouve menacé d’annulation. Ce risque est désormais porté depuis la brutale remontée en scène des rivalités entre le gouvernement de transition à Tripoli et le Parlement basé à Tobrouk, après son vote d’une motion de censure contre le gouvernement de transition. Mardi 21 septembre, lors d’une séance à huis-clos en présence de son président Aguila Saleh, un allié de poids du maréchal Haftar, cette motion a été votée par 89 députés sur les 113 présents, aggravant les désaccords entre les deux camps et rendant hypothétiques les élections législatives et présidentielle. Aussitôt, elle a provoqué la réaction du Premier ministre de transition, Abdelhamid Dbeibah. «Je réaffirme notre détermination à poursuivre ce que nous avons commencé», a-t-il déclaré depuis la ville de Zawia (ouest). «Nous ne serons pas du côté de ceux qui veulent la destruction. Je dis non à la guerre, oui aux élections pour une Libye unie». Au même moment, sur la place des Martyrs de la capitale, Tripoli, des manifestants se sont rassemblés pour dénoncer la motion de censure et proclamer leur soutien au gouvernement de transition. Plus tôt dans la journée du mardi, le Haut-conseil d’Etat (parlementaire – consultatif) a annoncé qu’il «rejette la procédure de retrait de confiance au gouvernement d’union nationale, estimant qu’elle est nulle, parce qu’elle est contraire à la Déclaration constitutionnelle et viole l’Accord politique (de 2015), et toutes ses conséquences sont considérées comme nulles». En visite à Rabat, son président Khaled Al-Michri a déclaré que «la boussole sur laquelle s’appuie le Haut-conseil d’Etat est celle des élections. Notre objectif, c’est la tenue de ces élections. Nous ne souhaitons pas donner autant d’importance à tout ce qui peut entraver cet objectif». Le quorum requis pour le vote d’une motion de censure ou de confiance, rappelons-le, est de 120 députés, selon la loi sur le règlement intérieur du Parlement de 2014. Le cabinet Dbeibah ne sera pas remplacé mais devient un «gouvernement chargé d’expédier les affaires courantes», selon le porte-parole du Parlement.

L’ONU en soutien à Tripoli
Cette évolution «renforce la confusion et l’incertitude» sur l’interminable sortie de crise que tente la Libye pour mettre fin à une décennie de désordre politique et sécuritaire. Dans les faits, le gouvernement de transition semble cependant bénéficier du soutien international. Mardi, 20 septembre, la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul) a appelé la Chambre des représentants libyenne (Parlement) à se concentrer sur les préparatifs des prochaines élections. La Manul «a reçu, avec inquiétude, des informations selon lesquelles la Chambre des représentants a adopté une motion de défiance contre le gouvernement d’union nationale», a-t-elle déclaré dans un communiqué. La mission onusienne «s’attend à ce que les efforts de la Chambre des représentants se concentrent sur la finalisation de la loi sur les élections législatives et à ce que ses dirigeants fassent progresser les efforts visant à établir un large consensus sur le cadre législatif électoral émergent», précise-t-elle dans son communiqué.
Exhortant le Parlement à achever les travaux relatifs à la loi sur les élections législatives la semaine prochaine, la mission «confirme que le gouvernement d’union nationale actuel reste le gouvernement légitime jusqu’à ce qu’il soit remplacé par un autre gouvernement selon un processus régulier, à la suite des élections. Son objectif reste d’amener le pays vers les élections législatives et présidentielle du 24 décembre 2021 et de fournir les services nécessaires à la population».
Pour rappel, de nombreux députés accusent Abdelhamid Dbeibah de corruption et de népotisme et d’avoir nommé des proches à des postes à l’étranger. Le 8 septembre, le Parlement qui n’a jamais organisé de vote sur le budget du gouvernement a organisé une session de questions au sujet de violations financières et administratives présumées, qui ont été démenties par le Premier ministre. Dernière manœuvre du Parlement avant la motion de censure, la ratification, le 9 septembre, d’une loi électorale taillée sur mesure pour Khalifa Haftar, selon les observateurs.
Signé par le chef du Parlement sans être soumis à un vote, le texte a été accueilli par un déluge de critiques de députés et d’autres instances écartées du processus législatif. L’article qui concentre les critiques stipule qu’un militaire peut se présenter à la présidentielle, à condition d’abandonner «ses fonctions trois mois avant le scrutin.» Et, «s’il n’est pas élu, il pourra retrouver son poste et recevoir ses arriérés de salaire». n