Adoubé par le maréchal autoproclamé Khalifa Haftar, sans doute encouragé par des milices de l’ouest libyen favorables, le gouvernement de Fathi Bachagha a tenté de s’installer hier à Tripoli avant de la quitter au prix de violents affrontements avec les groupes partisans de son rival et frère ennemi Abdelhamid Dbeibah qui n’entend pas jeter l’éponge, affirmant que c’est à lui que revient le droit d’organiser les élections dans son pays en proie à l’anarchie depuis la chute de Khadafi en 2011. Les perspectives d’une proche sortie de crise demeurent incertaines.

Par Halim Midouni
Le gouvernement libyen de Fathi Bachagha, investi en mars dernier par le Parlement de Tobrouk et les forces politico-militaires affiliées au maréchal autoproclamé Khalifa Haftar, a tenté, hier en début de journée, de s’installer à Tripoli et d’y prendre ses fonctions par le fait accompli, avant d’y renoncer et d’annoncer son retrait de la capitale après plusieurs heures d’affrontement armé que les agences de presse décrivent comme des combats d’ampleur.
Ce nouvel épisode du désordre libyen s’est joué en trois parties. Plus tôt dans la nuit du 16 au 17 mars, son service de presse avait annoncé l’arrivée de M. Bachagha et plusieurs de ses ministres à Tripoli, où siège encore le gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah, pour se mettre au travail, c’est-à-dire préparer les élections qu’attend le pays. Une mission qu’il dénie à son rival au motif que son mandat et sa légitimité ont expiré après le 21 décembre 2021, date à laquelle devaient avoir lieu les premières élections post-Kadhafi en Libye.
En début de matinée, dans une vidéo diffusée par des chaînes de télévision libyennes, M. Bachagha avait affirmé avoir été «très bien accueilli» et annoncé la tenue d’une conférence de presse en soirée durant laquelle il ferait un «discours d’unité au peuple libyen». Son ministre de l’intérieur Issam Abu Zriba avait, lui, assuré que leur équipe prendrait ses fonctions «pacifiquement» et dans le «respect de la loi». Pour faciliter la transition, il a appelé «toutes les forces de sécurité (…) à coopérer». Peine perdue, quelques heures plus tard, son service de presse indiquait que lui et son équipe avaient quitté la capitale pour «préserver la sécurité» de ses habitants et éviter une effusion de sang.

Scènes de combat et aggravation des rivalités
Après l’échec, en 2019, de l’opération militaire visant à prendre le contrôle de Tripoli, c’est la deuxième fois que le camp de l’Est libyen tente d’évincer celui de l’Ouest et de déquiller le gouvernement Dbeibah. Ce dernier n’avait pas encore réagi officiellement à l’évènement, hier, en début d’après-midi, mais selon des médias libyens, le départ de M. Bachagha de la capitale a été décidé lors d’une médiation menée par une brigade de l’armée loyale au gouvernement de Tripoli pour mettre fin aux combats.
Le plus clair, cependant, est que la partie de bras de fer opposant les deux parties va se poursuivre avec le risque d’un retour aux armes plus dangereux que celui auquel ont assisté hier les Tripolitains.
Dans leur région, les deux camps rivaux disposent du soutien de groupes armés encore très influents dans l’ouest du pays, mais dont les allégeances sont traditionnellement mouvantes et donc imprévisibles. «Al Nawasi», une importante milice de la capitale, indiquent des sources libyennes, s’était félicitée de l’entrée de M. Bachagha à Tripoli.
Outre les scènes de combat inquiétantes qui se sont déroulées hier à Tripoli, la perspective d’une nouvelle aggravation des rivalités libyennes internes se lit aussi à travers le processus laborieux auquel s’attelle l’ONU pour rapprocher les camps «ennemis». A comparer les deux tableaux, l’impression qui s’en dégage est celle d’une partie de poker menteur : devant les instances onusiennes on dit des choses et on s’engage pour une normalisation rapide et pacifique du dispositif politico-institutionnel, sur le terrain, on agit selon des agendas non déclarés et on fait le contraire de ce qu’on avance publiquement devant les négociateurs et les médiateurs envoyés par le Secrétaire général Antonio Guterres. Cette impression s’est davantage révélée hier, car avant la journée où les combats faisaient ravage à Tripoli, la conseillère spéciale des Nations unies pour la Libye, Stephanie Williams, avait annoncé, lundi 16 mai, que les membres du Comité mixte libyen se sont mis d’accord lors des consultations du Caire sur «des parties importantes du projet de Constitution». Stephanie Williams, qui s’était dite satisfaite sur twitter des «progrès encourageants» réalisés au cours des deux derniers jours par les membres du Comité mixte de la Chambre des représentants (Tobrouk) et du Haut-conseil d’État libyen (Tripoli), qui avait déclaré «ne pas douter» des consultations, qui doivent se poursuivre jusqu’au 20 mai «afin de faire avancer le pays vers des élections nationales générales dans les meilleurs délais», s’était retrouvée vingt-quatre heures après dans la situation d’appeler à la «retenue» en insistant «sur la nécessité absolue de s’abstenir de toute action provocatrice».

Partie de poker menteur
Pendant ce temps, la question de «qui va organiser les élections», le camp de Fathi Bachagha ou celui d’Abdelhamid Dbeibah, qui n’entend remettre le pouvoir qu’à l’issue du scrutin, reste posée avec la certitude que la période d’instabilité en Libye n’est pas encore passée. A ce sujet, les Etats-Unis via leur ambassade à Tripoli se sont dits «très préoccupés» et ont demandé «à tous les groupes armés de s’abstenir de recourir à la violence et aux dirigeants politiques de reconnaître que prendre ou conserver le pouvoir par la violence ne fera que nuire au peuple libyen». «S’accaparer le pouvoir par la violence ne fera qu’approfondir la crise», a ajouté l’ambassade américaine. Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, sans doute plus basique par ses propos, a, lui, évoqué une situation «devenue très grave ces dernières heures». «Nous nous attendions à ce que quelque chose comme ça se produise parce qu’en Libye nous n’avons pas eu d’élections mais nous avons deux gouvernements (…) Et tôt ou tard, quand il y a deux gouvernements, ils s’affrontent», a-t-il déclaré à Bruxelles. Dans une réaction d’il y a quelques semaines, lors d’un forum international au Qatar, le chef de la diplomatie algérienne Ramtane Lamamra avait déclaré que la tenue d’élections en Libye n’était pas une fin en soi. L’essentiel, avait-il insisté, est que les parties libyennes soient nourries de l’esprit de l’entente et du consensus à sortir leur pays de l’anarchie dans laquelle il se trouve.