Le contrôle des installations pétrolières en Libye est à nouveau d’actualité. Le dossier risque même d’ajourner, voire de mettre en péril le laborieux processus de normalisation du pays tant il est porteur d’enjeux nationaux et internationaux d’envergure et n’allant pas dans le sens des intérêts des Libyens.

Jeudi dernier, en effet, l’homme fort de l’Est libyen Khalifa Haftar a lancé une offensive pour « reconquérir » les installations stratégiques de Ras Lanouf et d’Al-Sedra dans le «Croissant pétrolier » du nord-est libyen. Il répondait aux attaques lancées le 14 juin dernier contre ces sites par un seigneur de guerre local, Ibrahim Jadhran, avec l’appui d’un millier de mercenaires tchadiens.
Selon le général Ahmed Al-Mesmari, porte-parole de l’Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée et dirigée par le maréchal Haftar, les forces de l’ANL « ont le contrôle total de la région du Croissant pétrolier (…) Mais l’opération militaire n’est pas encore finie ». Ce général qui s’est exprimé lors d’une conférence de presse tenue jeudi dernier dans la soirée a ajouté que l’ANL n’avait pas fini de ratisser la région et de pourchasser les groupes rivaux qui ont fui vers le sud désertique. Des agences de presse ont affirmé que des combats ont éclaté plus tard dans le quartier résidentiel de Ras Lanouf. Bilan provisoire : 16 morts parmi les forces de l’ANL, aucune indication sur les pertes du camp adverse qui, pour précision, a essuyé des bombardements aériens.
Dans un enregistrement sonore destiné à ses forces, le maréchal Haftar a annoncé le début d’une opération pour « écraser l’ennemi », accusant sans le nommer le chef militaire Ibrahim Jadhran de s’être « allié avec le diable ». M. Jadhran, dont la tribu d’Al-Magharba est historiquement basée dans la région, commandait les Gardes des installations pétrolières (GIP) chargés de la sécurité du Croissant pétrolier. Il avait réussi à bloquer les exportations de pétrole depuis cette région pendant deux ans avant d’en être chassé en 2016 par l’ANL. Son retour sur scène à la tête de 1200 mercenaires tchadiens et avec du matériel militaire conséquent – on parle de plus de 150 tanks et de 600 véhicules militairement équipés – incite à se poser de nombreuses questions. Comment un chef de guerre réclamé par la justice libyenne, en état de fuite depuis près de deux ans, a-t-il pu monter une telle opération ? s’interrogent des observateurs.
Des sources proches de l’ANL citées par l’AFP ont fait état d’une alliance entre M. Jadhran et les « Brigades de défense de Benghazi », formées de combattants islamistes chassés ces dernières années de la cité de Benghazi (est) par l’ANL. Des responsables de l’Est libyen cités par des médias occidentaux dont RFI pensent toutefois qu’Ibrahim Jadhran « n’est qu’une vitrine ». « Selon eux, le GNA, le gouvernement de Fayez el-Sarraj, serait le commanditaire de l’offensive ». Selon RFI, « ces responsables accusent plus précisément le ministre de la Défense du GNA d’être directement impliqué. Ils ont relevé des sigles des brigades de ce ministère, émanant des voitures des assaillants ».
Les opposants à Khalifa Haftar sont toujours les milices radicalisées, chassées de Benghazi, de Darna et de l’est. Il y a aussi les opposants délogés en 2016 du croissant pétrolier. Parmi eux figurent des chefs connus d’al-Qaïda et de Daech. L’offensive lancée jeudi par l’ANL est intervenue quelques heures après une condamnation américaine de l’attaque menée sur les terminaux pétroliers par les forces de M. Jadhran. « Les États-Unis condamnent fermement les récentes attaques menées par les forces dirigées par Ibrahim Jadhran contre les ports pétroliers de Ras Lanouf et al-Sedra ». « Nous demandons à tous les acteurs armés (…) de cesser toutes les hostilités et de se retirer immédiatement des installations pétrolières pour éviter davantage de dégâts », a indiqué le département d’Etat dans un bref communiqué.
Les combats autour des terminaux de Ras Lanouf et al-Sedra ont provoqué des « pertes catastrophiques », selon la Compagnie nationale de pétrole (NOC). Le chef de la NOC, Mustafa Sanallah, a déploré « des milliards de dollars de pertes en raison des violences », soulignant que la production, qui était de plus d’un million de barils par jour a été réduite de 450.000 barils/jour en une semaine. Un autre porte-parole de l’ANL, Khalifa al-Abidi, a indiqué jeudi soir que les forces loyales au maréchal Haftar allaient « sécuriser la zone (du Croissant pétrolier) avant de remettre les installations pétrolières à la NOC pour qu’elle puisse reprendre la production et la réparation des dégâts », a-t-il dit. La Libye est meurtrie par les luttes d’influence et les violences entre groupes armés rivaux depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. D’un côté, il y a un gouvernement d’union nationale (GNA), basé à Tripoli et reconnu par l’ONU, de l’autre Khalifa Haftar, qui jouit du soutien des autorités parallèles dans l’est du pays. Entre ces deux principaux protagonistes, Ghassan Salamé l’envoyé spécial de l’ONU peine à avancer alors qu’il vient de boucler un an de son mandat de médiateur dans la crise libyenne.
Fin mai, la France a accueilli une rencontre internationale qui a réuni les principaux protagonistes de la crise libyenne. Le maréchal Haftar et le chef du GNA Fayez al-Sarraj ont endossé une déclaration sur l’organisation d’élections législatives et présidentielle le 10 décembre. Officiellement, l’initiative a été saluée et soutenue par l’ensemble des acteurs concernés de près ou de loin par la crise libyenne. Officieusement, «il est important de garder à l’esprit que les États étrangers sont très divisés sur la question des élections en Libye », a indiqué Jalel Harchaoui, un spécialiste de la Libye.