Quand les parties libyennes se mettront-elles d’accord sur un calendrier électoral qui tienne la route et qui sera respecté par toutes ? Après l’«impossibilité» constatée d’organiser le scrutin, prévu le 24 décembre dernier, les contraintes l’ayant entravé demeurent les mêmes. Elles sont, cette fois, exacerbées par le débat sur l’avenir du gouvernement actuel de transition, conduit par l’intérimaire Romdhane Boujneh, après la déclaration de candidature d’Abdelhamid Dbeibah. Des courants politiques à l’Est comme à l’Ouest ne veulent plus de cet Exécutif et le considèrent comme inapte à organiser des élections libres.

Par Anis Remane
La Chambre des représentants du peuple en Libye (Parlement) s’est réunie, hier lundi à Tobrouk, pour mettre en place un nouveau calendrier électoral après le report de l’élection présidentielle devant avoir lieu le 24 décembre dernier. Elle a indiqué dans un communiqué avoir chargé une «commission» pour préparer une «nouvelle feuille de route» devant aboutir à un nouveau calendrier électoral et à l’achèvement de la transition chaotique que connaît le pays depuis une décennie après la chute de l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi.
En perspective de cette mise à jour du calendrier électoral, plusieurs pays ont appelé les Libyens à ne ménager aucun effort pour se mettre d’accord sur une date pour la tenue des élections, en Libye, afin de respecter la volonté et les aspirations des Libyens. «Nous appelons les autorités libyennes compétentes à respecter les aspirations du peuple libyen à des élections rapides, en fixant rapidement une date finale pour le scrutin et en publiant sans délai la liste définitive des candidats à la présidence», ont déclaré les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Italie dans un communiqué commun. Le Secrétaire général de la Ligue des Etats arabes, Ahmed Abou al-Gheith a, pour sa part, appelé, samedi, les différentes parties libyennes «à privilégier l’intérêt suprême du pays sur tous comptes et intérêts étroits», mettant «l’accent sur l’impératif de coopérer pour pouvoir organiser les élections dans les meilleurs délais».
De son côté, la conseillère spéciale du Secrétaire général des Nations unies sur la Libye, Stephanie Williams, a exhorté, dimanche, les Libyens à la nécessité de dégager lundi une date pour la tenue des élections générales, soulignant que l’ONU se mettra aux côtés des Libyens pour surmonter toutes les difficultés. Dans un entretien accordé au journal Al-Sharq al-Awsat, la diplomate américaine a déclaré que l’éligibilité des candidats aux élections libyennes, était «une affaire libyenne». «Les Nations unies sont pleinement prêtes à aider les Libyens à surmonter toutes les difficultés et créer dans les plus brefs délais les conditions appropriées afin d’assurer la tenue d’élections libres, équitables et crédibles», a-t-elle dit. Sur une date possible du scrutin, Mme Williams s’est abstenue de tout commentaire, préférant avancer qu’«il appartient aux autorités compétentes en Libye, c’est-à-dire la Chambre des représentants, (la Commission électorale) et le pouvoir judiciaire, de fixer une nouvelle date». La Haute commission électorale (HNEC) a proposé de reporter d’un mois, au 24 janvier 2022, mais il n’est pas sûr que ce délai soit respecté tant les mêmes obstacles qui ont empêché la tenue du scrutin présidentiel le 24 décembre dernier restent les mêmes.

Des «forces actives» contre le maintien de l’Exécutif actuel
D’autres ont, par ailleurs, surgi et concernent notamment le statut du gouvernement de transition actuel. Alors que son ancien Premier ministre, Abdelhamid Dbeibah, a confié l’intérim à Romdhane Boujneh après s’être déclaré candidat à la présidence, le Parlement de Tobrouk souhaite carrément la «formation d’un nouvel Exécutif». Sa présidence considère que le gouvernement actuel n’a pas la légitimité de conduire le gouvernement de transition et d’organiser les élections. M. Boujneh et son cabinet, eux, affirment qu’aucun changement ni passation n’auront lieu tant qu’un gouvernement élu n’aurait pas été mis en place à Tripoli. Dans une vidéo largement diffusée sur les réseaux sociaux, l’ancien ministre de l’Intérieur, Fathi Bachagha, a déclaré que «le mandat de ce gouvernement se terminera le 23 décembre à minuit et une minute, et c’est à ce moment-là que sa légitimité prendra fin». Bachagha est allé, dans sa «mise en garde», jusqu’à dire que «les forces actives et effectives sur le terrain se concertent et ce sont elles qui détiennent les solutions et qui tirent les ficelles».
Pour les observateurs, les forces actives que l’ancien ministre a évoquées sont les milices de Misrata dans la région occidentale du pays (dont il est l’un des symboles) et le camp de l’Est Libyen incarné par Aguila Salah, président de la Chambre des députés, et les milices de Khalifa Haftar. Les mêmes observateurs font savoir que, sur une initiative de Fathi Bachagha, une rencontre est prévue, au Maroc, entre Aguila Salah et Khaled Mechri, président du Conseil de l’Etat. Les deux hommes devraient s’accorder sur la constitution d’un Conseil présidentiel et d’un gouvernement qui viendraient remplacer l’actuel pouvoir, ainsi que sur le report, de 24 mois, des élections.
Cette thèse a été confortée par les déclarations sur la chaîne de télévision «Les Libyens libres», jeudi 23 décembre, de l’ancien conseiller politique du Conseil d’Etat Achraf al-Chah, qui a parié sur l’échec de cette initiative. Mechri, qui commence à pencher pour l’organisation à la mi-février 2022 d’élections législatives avant la présidentielle (pour élaborer une nouvelle Constitution notamment), a d’ailleurs démenti en bloc l’existence de tout accord ou marché conclu avec Aguila Salah, concernant la formation d’un nouvel exécutif, qualifiant ces déclarations «d’allégations mensongères et infondées». Il a, toutefois, reconnu l’existence de contacts avec Aguila Salah portant sur «les modalités de sortir de l’ornière» et qu’il a été convenu de tenir une rencontre prochainement, sans pour autant déterminer le lieu ou la date. Il a insisté sur le fait que la discussion n’a évoqué ni le Conseil présidentiel ni le gouvernement ou encore un quelconque changement.
Entre le vrai, le faux et le présumé, le débat sur l’avenir du gouvernement actuel de transition est réel, son issue est cependant incertaine. Le Chef du gouvernement d’Union par intérim, Romdhane Boujneh, qui a succédé à Dbeibah, après l’annonce par ce dernier de sa candidature officielle, a indiqué, le 12 décembre dernier, de manière catégorique que «le gouvernement n’assurera la passation qu’à un gouvernement élu, après le vote qui se déroulera le 24 décembre». Le scrutin n’a pas eu lieu, le propos du chef de l’exécutif intérimaire demeure valide: il continuera à exercer ses fonctions jusqu’à la tenue de l’élection, sauf contrainte. Celle-ci peut venir de tous les côtés.