Dans la douleur et la colère, les Libanais ont commencé à affluer hier mercredi dans le centre de Beyrouth pour marquer le 1er anniversaire
de l’explosion dévastatrice et meurtrière au port, et fustiger l’impunité de la classe politique dans cette tragédie.

Par Tony GAMAL-GABRIEL
«Faillites individuelles», «faute historique et morale». En ouvrant une nouvelle conférence internationale d’aide aux Libanais, le président français Emmanuel est revenu à la charge contre les dirigeants libanais accusés de bloquer la formation d’un gouvernement et l’enquête sur le drame. Il a aussi promis 100 millions d’euros d’aide directe à la population. Le 4 août 2020, peu après 18H00 locales, la capitale libanaise bascule dans l’horreur: des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium, stockées depuis des années dans un entrepôt délabré et «sans mesure de précaution» de l’aveu même du gouvernement, explosent. Choc, stupeur, dévastation, douleur et colère. 214 morts, plus de 6.500 blessés et des quartiers entiers détruits. La catastrophe de trop dans un pays englué dans la pire crise socio-économique de son histoire et dirigé par une classe politique qui le laisse couler. Pour réclamer justice, les familles des victimes et des militants organisent marches, veillées aux chandelles et cérémonies religieuses, face au port ou près du Parlement, à proximité. Drapeau national à la main, des Libanais ont afflué par petits groupes vers le centre-ville ou près du port, l’armée et la police déployant des barrages pour fermer à la circulation les grandes avenues du secteur, selon un correspondant de l’AFP sur place. Dans la caserne des pompiers dans le quartier Karantina près du port, des membres des familles des victimes étaient assis, certaines femmes tout de noir vêtues, brandissant des portraits de proches morts. D’autres tenaient des fleurs blanches à la main.

Nation traumatisée
Dès lundi, des familles des victimes ont menacé de «briser les os» de quiconque s’opposerait à leur colère dans la rue. Parmi ces victimes, des pompiers, des employés du port, des automobilistes ou des habitants se trouvant chez eux, quand les vitres ont volé en éclat et le mobilier a valsé. Jeffry Chartouni, 32 ans, qui travaille aux silos à grain du port, a perdu sept collègues. Il ne comprend pas comment, des années durant, ils n’ont jamais été avertis du danger. «J’aurais pu, avec un coup de fil, dire aux jeunes de fuir (…) Les responsables sécuritaires, les ministres, le gouvernement, les douanes, évidemment ils savaient. Ils doivent tous rendre des comptes.» Malgré l’ampleur du drame qui a choqué le monde entier, l’enquête locale n’a présenté aucun résultat concret et aucun coupable n’a été jugé, même si des ex-ministres sont dans le viseur de la justice. Et pour cause? La classe dirigeante. Elle est accusée de tout faire pour torpiller l’enquête et éviter des inculpations, en arguant d’une prétendue immunité. Même si, un an plus tard, des blessures ont cicatrisé, des quartiers ont été reconstruits, grâce à des ONG et des volontaires -l’Etat ayant rien ou si peu fait-, la nation reste traumatisée. Une famille sur trois a des enfants montrant encore des signes de «détresse psychologique», selon l’Unicef. Chez les adultes, c’est une personne sur deux. «Toutes nos blessures ont été ravivées», a confié Mirvat Bakkour, en pleurs, lors d’un rassemblement mardi soir dans le quartier de Gemmayzé près du port. «Je me souviens de la frayeur ressentie au moment de l’explosion, la peur pour ma fille.»

«L’illusion de vivre perdue»
En un an, l’enquête n’a pas déterminé officiellement les causes de la déflagration. L’explosion s’est produite après un incendie dans le hangar, qui selon des sources de sécurité a été provoqué par des travaux de soudure. Pour Amnesty International, les autorités ont «entravé de façon éhontée la quête de vérité». Le pape François a dit prier pour le Liban. «Nombreux sont ceux qui ont perdu aussi l’illusion de vivre», selon lui. Le pays attend toujours un nouveau gouvernement censé enclencher des réformes réclamées par la communauté internationale en échange d’aides tant nécessaires, après la démission de celui de Hassan Diab quelques jours après l’explosion. Mais quasiment inchangée depuis la guerre civile (1975-1990), la classe politique est accusée de négligence, de corruption et d’être complètement déconnectée de la réalité. Même la menace de sanctions européennes ne semble en mesure de la tirer de sa léthargie. Entretemps le pays s’enfonce: aggravation de la pauvreté, chute libre de la monnaie locale, restrictions bancaires inédites, hyperinflation, carburant et médicaments introuvables. Même l’électricité est devenue un luxe. Et comme si cette situation tragique ne suffisait pas, des roquettes ont été tirées du Liban vers Israël, deux pays voisins techniquement en état de guerre, entraînant des représailles en territoire libanais. (Source AFP)