Deux ans après un mouvement de contestation inédit au Liban, les militants de l’opposition espèrent que les législatives du printemps prochain pourront ébranler la classe politique traditionnelle, même s’ils reconnaissent que les chances d’un changement notable sont minces.

Synthèse Kahina Terki
« Nous avons tout essayé face à cette classe politique : les manifestations, les sit-in, la poursuite des ministres et des députés dans les cafés et les restaurants, les blocages de route… Rien n’y fait », affirme à l’AFP Firas Hamdane. Cet avocat, défenseur de militants arrêtés lors des protestations, a eu le coeur transpercé par une balle lors de la répression d’une manifestation au lendemain de l’explosion au port le 4 août 2020. Pour lui, « les élections législatives constitueront une étape très importante dans la confrontation» entre « ceux qui veulent édifier un Etat » et une classe politique « formée de voleurs et d’assassins qui ne connaissent que le langage des armes, de la destruction et du sang ». La contestation a donné naissance à une multitude de mouvements et de partis embryonnaires, ralliant également des partis traditionnels qui se sont désolidarisés de la classe au pouvoir, comme le parti Kataëb, dont trois députés ont démissionné à la suite de l’explosion au port. Même si tous appellent à un changement politique, ces groupes ne sont pas d’accord sur le moyen d’y parvenir, et divergent sur plusieurs questions fondamentales, comme celle des armes du Hezbollah pro-iranien.
Zeina Helou, membre du bureau politique d’un groupe nouvellement créé par des militants, Lana (Pour nous), estime qu’il est nécessaire d’entamer une nouvelle étape visant à unifier les groupes de l’opposition en vue des élections. Elle explique que les législatives prévues au printemps 2022 constitueront « une nouvelle bataille dans la guerre ouverte » contre le pouvoir. « La confrontation sera difficile », reconnaît la militante, et « ne se déroulera pas à armes égales », l’opposition ne disposant pas des moyens matériels et logistiques du pouvoir qui profite également d’une loi électorale taillée sur mesure. Certains reprochent toutefois aux groupes de l’opposition leur manque de coordination et de mobilisation en vue des élections.
Depuis l’automne 2019, les Libanais sont soumis à des restrictions bancaires draconiennes qui les empêchent d’avoir librement accès à leur argent, tandis que la monnaie locale a perdu plus de 90% de sa valeur par rapport au dollar sur le marché noir. Près de 80% de la population vit désormais dans la pauvreté sur fond d’une inflation galopante et de graves pénuries de médicaments, de carburant et de courant. Au lieu de l’affaiblir, la crise a par ailleurs renforcé le clientélisme, les partis traditionnels distribuant des aides en tous genres à leurs partisans. La chute libre de l’économie, l’insécurité et l’effondrement des services publics de base ont aussi poussé un grand nombre de familles et de jeunes à l’émigration. Pour Hilal Khachan, professeur de sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth, « les gens vivent une période de fatigue sociale et ont compris que le changement ne viendrait pas facilement » alors que le pouvoir « reste solide ». Et la chercheuse et professeure Rima Majed renchérit: tant que le pays est aux mains de « ceux qui détiennent les armes, l’argent et les milices, ceux qui pensent que les élections changeront le système se trompent ».
Le 17 octobre 2019, des centaines de milliers de Libanais étaient descendus dans les rues pour réclamer le départ des dirigeants en place depuis la fin de la guerre civile en 1990, accusés d’incompétence et de corruption. Mais les manifestations monstres se sont progressivement estompées sur fond de répression musclée, de crise économique sans précédent, aggravée par la pandémie de Covid-19, et après l’explosion dévastatrice au port de Beyrouth l’an dernier. Pour sa part, la classe dirigeante reste soudée malgré ses divergences, notamment pour faire obstacle à l’enquête sur l’explosion qui a fait plus de 200 morts et dévasté des quartiers entiers de la capitale. Le 14 octobre, le puissant mouvement chiite Hezbollah a fait défiler ses partisans et ceux de son allié, le mouvement Amal, au coeur de Beyrouth pour réclamer le remplacement du juge chargé de l’enquête. Des manifestants ont soudainement essuyé des tirs, déclenchant des violences qui ont fait sept morts. n