Le ministre des Affaires étrangères libanais Nassif Hitti a démissionné hier lundi sur fond de désaccords avec le gouvernement, en mettant en garde contre le risque de «faillite étatique» du Liban qui tarde à enclencher les réformes attendues par la communauté internationale.

Par Hachem OSSEIRAN
Le Liban connaît sa pire crise économique depuis des décennies, marquée par une dépréciation monétaire inédite, une hyperinflation, des licenciements massifs et des restrictions bancaires drastiques, qui alimentent depuis plusieurs mois la grogne sociale. Les autorités ont promis des réformes et initié mi-mai des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) mais le processus reste au point mort, tandis que la communauté internationale se montre sceptique concernant la possibilité d’un changement. En annonçant sa démission dans un communiqué, M. Hitti a déploré «l’absence d’une réelle volonté pour entreprendre une réforme structurelle et totale qui est nécessaire et qui est réclamée par notre société et par la communauté internationale». Le diplomate chevronné de 67 ans, qui a fait carrière au sein de la Ligue arabe et a été longtemps en poste à Paris, a aussi mis en garde contre le risque de «faillite étatique» au Liban. Sa démission –acceptée lundi par le Premier ministre Hassan Diab– intervient plus d’une semaine après la visite au Liban du chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, qui avait fustigé «le côté passif» des autorités et réclamé des réformes attendues «depuis trop longtemps». Cette visite a provoqué des remous au Liban, le chef du gouvernement fustigeant notamment les positions du ministre français en estimant qu’il «manquait d’informations» sur les réformes entreprises par Beyrouth. Selon les médias locaux, M. Hitti désapprouverait les positions de M. Diab. Il aurait également démissionné pour cause de désaccords sur la gestion des dossiers internationaux par le Premier ministre, et pour sa mise à l’écart comme diplomate en chef. L’influent chef de la Sûreté générale Abbas Ibrahim a en effet été chargé ces dernières semaines d’effectuer une tournée dans les pays du Golfe. Nassif Hitti a relevé dans son communiqué qu’il «ne pouvait mener à bien ses fonctions, à un moment historique et décisif» pour le Liban.
«Le navire coulera»
Le gouvernement Diab a été formé fin janvier, plusieurs mois après la démission de Saad Hariri sous la pression de la rue, après le déclenchement en octobre 2019 d’un mouvement de contestation inédit contre une classe politique accusée de corruption et d’incompétence, quasi inchangée depuis des décennies. Le gouvernement actuel se présente comme une équipe de technocrates –réclamée par les manifestants– mais les ministères ont été négociés et alloués par un seul camp politique, celui du mouvement chiite du Hezbollah et ses alliés. Reconnu pour sa longue expérience diplomatique, M. Hitti avait été choisi par le Courant patriotique libre (CPL), le parti du président Michel Aoun. Cette «démission signale à tout le monde que le Liban est dans un état de confusion totale, sans gouvernail, qui avance sans direction claire», estime le politologue Hilal Khashan. Près de la moitié de la population libanaise vit dans la pauvreté et 35% de la population active est au chômage, selon des statistiques officielles. Le gouvernement a adopté fin avril un plan de sauvetage économique visant à relancer la croissance et à assainir les finances publiques mais les réformes, notamment dans le domaine de l’électricité, peinent à se concrétiser. Beyrouth espère obtenir environ 10 milliards de dollars du FMI. Cette aide est cruciale pour les autorités car elle pourrait rétablir la confiance des créanciers et débloquer 11 milliards de dollars promis en 2018 lors d’une conférence de soutien au Liban parrainée par Paris (CEDRE). Assurant avoir accepté ce poste de ministre afin de «travailler pour le Liban», M. Hitti a déploré les «intérêts divergents» auxquels il a été confronté. Et d’avertir: «S’ils ne se rallient pas autour de l’intérêt du peuple libanais et pour le sauver, le navire coulera avec tout le monde». (Source AFP)