Des milliers de manifestants se sont retrouvés, hier, dans la capitale libanaise pour réclamer des comptes au gouvernement et à la classe politique dont ils ont dénoncé l’incurie et la corruption.

Quatre jours après la terrible explosion qui a dévasté une partie de la capitale libanaise, Beyrouth s’est réveillée hier au son du verre brisé ramassé dans les rues par les habitants et une armée de volontaires équipés de balais, mobilisés dès la première heure. L’explosion au port mardi, le 4 août, dont les circonstances ne sont toujours pas élucidées, aurait été provoquée par un incendie qui a touché un énorme dépôt de nitrate d’ammonium, une substance chimique dangereuse. La catastrophe a fait au moins 154 morts et plus de 5 000 blessés dont au moins 120 sont dans un état critique, selon le ministère libanais de la Santé, ainsi que près de 300 000 sans-abri. Plus de 60 personnes sont toujours portées disparues, alors que l’espoir de retrouver des survivants s’amenuise. Toujours sous le choc, des milliers de Libanais ont manifesté dans le centre de la capitale pour demander des comptes à une classe politique dont ils dénoncent l’incurie et la corruption. Sur la place des Martyrs, épicentre de la contestation populaire depuis octobre dernier, où les manifestants ont convergé pour protester sur le thème «Le Jour du jugement», des potences ont été installées. «Vengeance, vengeance, jusqu’à la chute du régime», ont scandé les manifestants dont certains brandissaient des potences, alors que les forces de sécurité tentaient d’empêcher certains groupes d’avancer vers le Parlement. Si le mouvement de contestation populaire du 17 octobre 2019 s’est essoufflé au cours des derniers mois, notamment en raison de la pandémie de coronavirus – qui continue de s’aggraver au Liban -, ce drame pourrait le relancer de plus belle dans un climat politique des plus délétères. Une vingtaine de fonctionnaires du port et des douanes ont été interpellés, selon des sources judiciaire et sécuritaire. Pour leur part, les trois députés de Kataëb (opposition), un parti historique chrétien, ont démissionné samedi suite à l’explosion dans laquelle le secrétaire général de cette formation historique chrétienne a été tué, affirmant que le temps était venu de bâtir un «nouveau Liban». Ils viennent s’ajouter à deux autres parlementaires qui avaient déjà démissionné après l’explosion. Jeudi, l’ambassadrice du Liban en Jordanie, Tracy Chamoun, fille du leader chrétien Dany Chamoun assassiné en 1990, avait annoncé sa démission en direct à la télévision, dénonçant «l’incurie» des autorités de son pays et appelant à un «changement de leadership». Le gouvernement a promis «une enquête rapide» et le président Michel Aoun, de plus en plus décrié, a dit clairement vendredi qu’il s’opposait à une enquête internationale, affirmant que l’explosion pourrait avoir été causée par la négligence ou par un missile.

Solidarité
Sur le terrain de la solidarité, une visioconférence des donateurs en soutien au Liban est prévue aujourd’hui dimanche, co-organisée par l’ONU et la France, a indiqué la présidence française à l’AFP. Le président américain, Donald Trump, a annoncé qu’il y participerait. «Tout le monde veut aider», a-t-il tweeté. Le Liban est en plein naufrage économique, après avoir fait défaut sur sa dette, et ses dirigeants ont été incapables de s’entendre sur un plan de sauvetage économique avec le Fonds monétaire international (FMI). Le président du Conseil européen, Charles Michel, venu à Beyrouth, pour témoigner de la «solidarité» des Européens «choqués et attristés», a assuré aux Libanais qu’ils n’étaient «pas seuls». L’UE, qui a déjà débloqué 33 millions d’euros, «veut être à vos côtés, pas simplement avec des déclarations, pas simplement avec des mots, mais avec des actes», a-t-il dit après un entretien avec le président Aoun. Le chef de la Ligue arabe, Ahmad Aboul Gheit, ainsi que le vice-président turc, Fuat Oktay, et le chef de la diplomatie turque Mevlüt Cavusoglu, se sont également rendu samedi à Beyrouth pour assurer les responsables libanais de leur soutien. Sans attendre, plusieurs pays dont l’Algérie, ont dépêché du matériel médical et sanitaire ainsi que des hôpitaux de campagne. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a lancé un appel de fonds de 15 millions de dollars (12,7 millions d’euros) pour répondre aux besoins sanitaires d’urgence. La catastrophe, qui a fait des morts et des blessés, a également détruit 17 conteneurs de matériel médical fourni par l’OMS, a déclaré, dans un communiqué publié jeudi soir, le bureau régional de l’agence pour le Moyen-Orient. De nombreux établissements de santé, dont cinq hôpitaux de la zone touchée par l’explosion, ont été endommagés et certains sont désormais hors service, a ajouté l’agence. Pas moins de 300 000 personnes ont été déplacées et doivent être nourries et logées, ce qui «risque notamment d’accélérer la propagation du coronavirus et d’autres maladies», a dit Iman Shankiti, représentante de l’OMS au Liban. L’organisation des Nations unies a ajouté vendredi qu’elle évaluerait, en collaboration avec l’Université américaine de Beyrouth, l’impact environnemental des fumées engendrées par l’explosion de milliers de tonnes de nitrate d’ammonium. Alors que les responsables étrangers se succèdent et que l’aide internationale afflue, les dirigeants honnis du Liban tentent clairement de tirer avantage de la situation, estime l’analyste Nasser Yassin, de l’Institut Issam Fares.
«La crainte est que les autorités tirent profit de ce désastre et de l’attention arabe et internationale pour se remettre à flot», dit-il.<