L’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis a animé avant-hier mardi, à l’Institut français d’Alger (IFA), une passionnante conférence intitulée «la Révolution tunisienne, quel bilan 9 ans après», où elle a retracé l’histoire trimillénaire du pays voisin avant de s’arrêter sur le moment révolutionnaire qu’il a connu en janvier 2014 et dont il vit aujourd’hui les conséquences : un processus de démocratisation certain, porté par des acteurs solides comme le syndicat UGTT, la société civile et le mouvement des femmes, mais dont le destin est à connaitre.

Car, explique-t-elle, on ne fait pas le bilan d’une «société en travail» et d’une séquence historique et socio-politique toute récente dans un contexte national, régional et sous-régional en pleine évolution. Cependant, un constat s’impose selon elle : «La classe politiquetunisienne, y compris l’opposition, n’est pas encore à la hauteur des enjeux de cette révolution qui a mis fin au régime corrompu et familial du président déchu Zine El Abiddine Ben Ali».
Ainsi, selon elle, la Tunisie capitalise sa révolution, mais se cherche encore en essayant de transcender ses vulnérabilités socio économiques et les inégalités qui demeurent encore y compris par la perpétuation de la «césure» entre la côte et l’intérieur, entre le Sahel et les profondeurs du territoire tunisien. Une évolution manifeste, rapide, visible, génératrice également de contradictions et d’affrontements sociopolitiques et socio-économiques au sein d’une société tunisienne où, malheureusement, «les acteurs de la scène politique actuelle marchent sur les mêmes pas des anciens dirigeants», démontre l’historienne et chercheuse. «Les mêmes pratiques se répètent», a-t-elle regretté. De même, elle a estimé, en évoquant les équipes exécutives qui se sont succédé depuis la Constitution post-révolution de 2015, que «le gouvernement n’a pas pris en charge véritablement les questions sociales des Tunisiens à nos jours». En face, «une phase où le peuple tunisien s’interroge sur son destin», a-t-elle expliqué, soulignant le fonds important de la société civile en Tunisie, plus de 6 000 associations, mouvement syndical, partis politiques»… Des forces qui, d’après elle, renseignent sur la «singularité tunisienne» d’avoir produit une Loi fondamentale qui répond à la fois aux besoins générés par la révolution et capitalise les luttes anciennes qu’elle fait remonter jusqu’à l’époque coloniale en passant par les années Bourguiba – un homme d’Etat à part et d’un paradoxe tel qu’il a incarné l’autoritarisme et le modernisme sous un manteau d’homme de pouvoir différent de Ben Ali par sa capacité à défendre son projet de société et ses idées.
Abordant, la situation des Etats arabo-musulmans, notamment ceux qui ont connu le printemps arabe, elle a indiqué que la question des «libertés collectives» est bien acceptée et exigée à nos jours. Tandis que les «libertés individuelles» ne sont pas assez contestées. «Une bonne partie de ces peuples ne sont pas encore prêts à discuter la question des libertés privées», a-t-elle fait remarquer. Comparant la Tunisie à d’autres pays de la région du Maghreb ou du Moyen-Orient, elle a rappelé que la Constitution tunisienne est «la moins inégalitaire concernant les lois de la Charia (islamique)». Insistant sur l’importance de promouvoir le principe de l’égalité et la citoyenneté entre tous les membres de la société. «Certaines lois de la Charia font des femmes des demi-citoyennes. Ce qui nuit et affaiblit l’instauration d’un Etat de droit, un Etat égalitaire», a-t-elle rappelé.
Lors du débat qui a suivi son intervention, Sophie Bessis répondant à la question du public sur la possibilité du rapprochement, entre les pays du Maghreb et les pays subsahariens, a affirmé que «la géographie fait l’Histoire», en mettant en exergue le fait que les pays nord-africains, en dépit de leurs similitudes, ont des histoires et des parcours politiques propres. Dès lors, selon elle, le «processus constituant» par lequel la Tunisie post-révolutionnaire est passée mérite d’être bien examiné quand on se demande s’il est possible ailleurs comme en Algérie par exemple où la revendication d’une Constituante a été exprimée par le Hirak avec la présidentielle du 12 décembre dernier. Il ne s’agit pas de poser mécaniquement la question sur la mise en place ou pas d’un processus constituant, mais il est plutôt essentiel de s’intéresser aux questions suivantes : quelle est la nature de l’Etat que nous désirons ? quels rapports de force existent sur le terrain ? Et Quel projet de société allons-nous mettre en place ?
Par ailleurs, Sophie Bessis, qui s’intéresse aux questions sociales et de développement au Maghreb, s’est interrogée sur les ravages du néo-libéralisme et la façon dont il séduit certaines élites dominantes dans notre espace régional. Parmi ces ravages, l’occupation outrancière et jusqu’à épuisement de ses ressources de la bande littorale au détriment des régions intérieures. En ce qui concerne la relation du Maghreb à la bande sahélo-saharienne, l’histoire a appelé les Maghrébins à visiter l’histoire et à la regarder en face pour comprendre entre autres la relation problématique que nous avons à propos de la question migratoire et du rejet des migrants subsahariens. Les pays maghrébins, par le passé, étaient d’une certaine manière des pays «esclavagistes» qui ont pratiqué la traite négrière dans les siècles passés et jusqu’à l’arrivée de la colonisation. «Les pays maghrébins doivent regarder leur Histoire en face et dire la vérité», a-t-elle dit à ce propos et dans sa réponse à une question qui lui a été posée par le public.
«Ecrire l’Histoire, l’interroger est indispensable», a-t-elle insisté en expliquant combien l’intérêt de l’historien pour le «temps long» permet de fournir des clés pour comprendre le passé, bien sûr, mais également de saisir le présent. «La documentation et le récit historique font partie de la connaissance de soi», en ajoutant que «l’écriture de l’Histoire nous permet de découvrir que la personnalité collective des peuples et nations n’est pas figée, mais elle est évolutive. Elle nous permet également de connaître les étapes de la construction et la formation des Etats au long des siècles». Une démarche que la conférencière a privilégié dans son dernier et passionnant ouvrage «l’Histoire de la Tunisie de Carthage à nos jours», une immersion dans l’histoire tunisienne et nord-africaine depuis la haute antiquité jusqu’à nos jours. n