Dans ses réponses aux représentants des médias qu’il a reçus, le chef de l’Etat a évoqué la décision prise d’exonérer de l’impôt sur le revenu global (IRG) les salariés de 30 000 dinars et moins. Cette mesure, a-t-on appris, est envisagée dans la logique du gouvernement à soutenir le pouvoir d’achat du salariat à faibles revenus. Elle figurera parmi les dispositions importantes que contiendra la loi de finances complémentaire pour 2020 (LFC) annoncée. Mais comment sera-t-elle appliquée ?

La question est en elle-même synonyme du casse-tête que cette mesure pourrait provoquer. Selon un ancien responsable des impôts, l’initiative destinée à corriger une injustice, caractérisée par le poids de la fiscalité sur les salariés par rapport aux autres catégories de contribuables, risquerait d’être une source d’iniquité nouvelle. D’après ce vétéran de l’administration fiscale, ce seront surtout les travailleurs qui touchent un peu plus de 30 000 dinars qui risquent d’être pénalisés.
Les salariés payés entre 31 000 et
35 000 dinars paieront l’IRG, alors que ceux qui touchent entre 25 000 et
30 000 dinars en seront exonérés. Dans l’absolu, et en attendant de voir comment le gouvernement comptera-t-il concrétiser la mesure de défiscalisation des faibles revenus annoncée par le Président de la République, le scénario, avance notre source, serait de se retrouver dans des cas où les salariés de basses catégories professionnelles auront une meilleure fiche de paie que leurs supérieurs. Cela ferait un effet boule de neige sur les échelons inférieurs des catégories de travailleurs et contraindrait à une augmentation qui ne dit pas son nom du Salaire national minimum garanti (SNMG), souligne notre source.
Les «smicards», qui touchent 18 000 dinars mensuellement actuellement, ne paieront pas l’IRG et donc verront leurs salaires augmenter et dépasser les 18 000 dinars. On peut se demander alors si les salariés dont le revenu est fixé par rapport au SNMG ne connaîtront pas eux également, par effet de cascade, une hausse de leurs revenus ? S’interroge notre ancien responsable des impôts qui parle de «quadrature du cercle». Il ajoute que cette situation prévue, déjà vécue par le passé, montre les limites d’une augmentation des salaires des travailleurs dans un contexte de crise des finances publiques. A moins de mobiliser de nouvelles ressources fiscales, le budget de l’Etat ne semble pas en capacité d’envisager pareille situation d’emballement, sachant que la grande majorité des travailleurs en Algérie touchent des salaires entre 18 000 dinars et 40 000 dinars par mois ; alors que le revenu vital minimum mensuel pour une famille de 5 personnes dépasse les 70 000 dinars, selon une organisation syndicale.

Nécessité de croissance
Pour un associatif du patronat, la véritable solution à cette situation de précarité, dans laquelle se trouve la majorité de la population, réside dans une dynamique de croissance économique, d’investissement local et étranger. Cela assurerait selon lui un essor d’un grand nombre d’entreprises publiques et privées permettant de verser des salaires plus importants et d’appliquer une politique salariale en fonction des performances, de la productivité et non dans des remèdes conjoncturels.
Plus l’entreprise est performante, plus elle peut verser de meilleurs salaires. Plus le salarié est performant, plus il peut toucher de meilleurs revenus. C’est donc à un retour à des politiques salariales liées à la performance et la productivité, à l’instar de celles des pays développés, qu’invite la situation actuelle du pays, selon ce chef d’entreprise.
Quant à la Fonction publique, ajoute un observateur du monde de l’emploi dans notre pays, les salaires devront avoir un lien avec l’efficacité de l’administration dans sa mission de service public. Cette évolution pourrait intervenir à moyen terme lorsque l’économie retrouvera les sentiers de la croissance forte et durable.
A terme, pourrait-on rajouter, la récupération de l’argent des oligarques, l’élargissement de l’assiette fiscale, une meilleure collecte des impôts et le recouvrement de milliers de milliards de créances fiscales, pourraient notamment oxygéner le fonctionnement de l’économie, en attendant les remèdes de redressement de la situation financière du pays.
Le rêve est permis tout comme est nécessaire la rupture avec les pratiques rentières, cet autre axe de changement susceptible de réaliser d’importantes économies de dinars et de devises, aujourd’hui, dans la pléthore d’effectifs, les privilèges des hauts fonctionnaires, les moyens surdimensionnés
affectés à certaines institutions publiques. Un chantier qui demande a
fortiori beaucoup de réflexion, de courage et de ténacité. Pour vaincre les résistances.