Ecrire a toujours été une thérapie pour toi après la perte d’un être cher, et un devoir aussi. Je pense avoir hérité de cela et ce n’est que maintenant que j’ai ressenti le besoin et l’envie d’écrire, de t’écrire.
Tu ne peux imaginer le nombre de personnes qui t’ont rendu hommage, qui ont prié pour toi et qui le font encore. Le nombre de témoignages de ta bonté, ta générosité, de ton savoir, du leg académique que tu nous as laissé, de tes combats pour la préservation de notre patrimoine national, de notre histoire, notre mémoire, tes combats pour l’Algérie.
Tu m’as toujours inculqué, avec maman, cet amour pour notre Patrie. J’ai baigné dans cette atmosphère de nationalisme, de bouillonnement sur des questions et des polémiques sur l’histoire de la guerre d’Indépendance, ces longues discussions avec tes amis et collègues, lors des rencontres que tu animais, les émissions et colloques auxquels tu participais.
« Le devoir de mémoire », « le combat pour les libertés », « la proclamation du 1er Novembre est l’essence de notre Etat », « la plateforme de la Soummam est une vision précoce de notre Etat Nation »… autant d’expressions que j’ai retenues, autant de principes, de concepts que j’ai mis du temps, parfois, à comprendre mais que j’ai fini par assimiler.
J’ai appris aussi, avec toi papa, que l’histoire c’est aussi des dates, des faits, des événements et il se trouve que beaucoup d’entre elles coïncident avec celles de l’histoire de notre pays.
Tu nous as quittés – Paix à ton âme – le 17 septembre 2020 l’avant-veille de la création du Gouvernement provisoire de la République algérienne un certain 19 septembre 1958. Le 23 octobre 2020, nous avions organisé à Constantine une fedwa en ton nom animée par les khouan de la Tariqa rahmanya pour la veillée du 40e jour, en présence de membres de la famille et quelques amis. C’est aussi la date où « les six » membres de l’Organisation Spéciale avaient arrêté le choix du sigle « Front de libération nationale » (FLN) qui allait devenir l’enseigne de la guerre d’indépendance algérienne, un 23 octobre 1954 à la Pointe Pescade. Une date symbolique pour un tournant décisif de l’histoire de notre pays qui a vu dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 le déclenchement de l’insurrection. Il s’ensuivit une lutte armée de plus de sept années avant d’aboutir à l’indépendance de notre pays le 3 juillet 1962.
Tu me disais toujours que « la proclamation du 1er Novembre était un texte fondamental » qui est aussi la clé de toute réflexion sur l’histoire et le devenir de notre Nation, que « le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions » était et restera un but à atteindre.
Les libertés, au pluriel et non au singulier, c’était une de tes devises que tu m’as inculqué, les sacrifices pour notre pays, encore et toujours, jusqu’à ton dernier souffle tu pensais et t’inquiétais pour le devenir de notre Algérie et je t’avais, alors, promis de continuer le combat pour une Algérie meilleure, d’accomplir mon devoir de citoyenne et de fille digne et fière de ses parents qui ont voué leur existence à la protection des valeurs de notre société et de l’Etat Nation.
Tu avais, durant quarante-huit ans de vie commune avec ma mère, sillonné le pays pour vos travaux de sociologie, les enquêtes menées sur le terrain pour mieux comprendre notre société, les interviews effectuées notamment avec les grandes figures du chant artistique algérien dans le but de préserver au mieux notre patrimoine culturel.
Le plus gros de tes travaux sur « les musiques algériennes » a été enregistré sur des bobines, des cassettes, rédigé, consigné sous forme d’articles, de livres, de documentaires qui constituent aujourd’hui une véritable bibliothèque.
Tu n’avais point perdu ta plume ni ta fibre journalistique encore moins ton âme d’écrivain. Jusqu’à tes derniers jours, papa, tu as continué à écrire et tu m’as laissé cette lourde tâche, dont je fais un point d’honneur de finaliser tes travaux et mener à terme tes projets. Je te rassure, maman sera là pour lire et corriger chaque texte comme elle le faisait d’habitude avec toi.
Lorsque je vous voyais travailler sur un texte ensemble, je vous demandais à chaque fois de ne pas vous fatiguer, je sentais cette symbiose de deux intellectuels, amoureux de la vie, prêts à tout pour éclairer l’opinion sur les faits, aborder les sujets méconnus du grand public, analyser chaque événement et ses portées sur tous les plans, vos chamailleries sur vos équipes de football, le MOC et le CSC…
Je priais Dieu pour que cette harmonie puisse durer jusqu’à la fin des temps et que je puisse profiter au maximum de cette ambiance et de votre amour.
Aujourd’hui, je t’écris ces quelques lignes, assise à ton bureau, celui que ton père, Baba El Hadj, t’avait offert lorsque vous avez emménagé dans cet appartement où j’ai, en grande partie, grandi. Ce meuble date de 1946 et je sais ton attachement à ce bureau et je sais aussi que Baba El Hadj – Paix à son âme – pour qui tu vouais une admiration et un respect inégalés aurait été fier de tout ce que tu as pu entreprendre dans ta vie et t’assure de ma fierté de t’avoir comme père et ferai tout pour que tu le sois de moi de là où tu es.
Je t’avais fait beaucoup de promesses lors de tes derniers instants parmi nous, que je prendrai soin de maman et de toute la famille, d’être présente pour nos amis et d’aider au mieux les personnes qui me solliciteraient comme tu le faisais.
Tu es et restera mon exemple, mon étoile, que je suivrai. Ma foi en Dieu m’a aidée à rester forte lorsque tu étais à l’hôpital, au moment où tu partais sur la pointe des doigts, au moment où tu me regardais avec tes beaux yeux bleus, où je te caressai les cheveux et t’embrassai sur le front, où je te lisais des versets du Saint Coran.
Je prie Dieu Le Tout-Puissant de t’accueillir en Son vaste Paradis et nous donner à tous le courage et la force de faire face à cette douleur amère et profonde de la séparation.
Repose en paix Madjidou.
Mériem Merdaci, la digne fille de son père et sa mère

*Madjidou : c’était ainsi que j’appelais mon père lorsque j’étais petite