Emotion d’une rare intensité, hier, au cimetière d’El Alia où les restes mortuaires des 24 chefs de la Résistance populaire étaient inhumés dans le Carré des martyrs. Un événement inédit, venu en ce jour symbolique et béni du 5 Juillet écrire une nouvelle page du combat livré sans répit, et avec une bravoure sans pareil, par les Algériens à la France coloniale depuis son occupation du pays, en 1830.

Après leur rapatriement vendredi, suivi d’un hommage public qui leur a été rendu samedi au Palais de la culture Moufdi-Zakaria, les 24 cercueils, drapés de l’emblème national, contenant les crânes de chefs de la première heure de la résistance algérienne à l’envahisseur français, étaient mis sous terre. Parmi ces héros, Cheikh Bouziane, Chérif Boubaghla, Moussa El-Derkaoui, Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui ou Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, qui retrouvent la terre qui les avait vus naître. La patrie retrouvée, mais aussi une sépulture après en avoir été privés durant plus d’un siècle et demi pour assouvir l’ethnocentrisme des missionnaires coloniaux qui prenaient un honteux plaisir à exhiber les restes de leurs prisonniers décapités comme butins et trophées de guerre.
Ceux qui ont marqué de leur courage la Résistance populaire lors de l’invasion française de l’Algérie sont donc, enfin, inhumés dans le Carré des martyrs de la Révolution algérienne, aux côtés de l’Emir Abdelkader, héros de la première résistance, et de leurs dignes héritiers de la Guerre de libération nationale.
Oui, hier, l’émotion était telle que de nombreux présents à cette cérémonie sans précédent, dont de hauts responsables du pays, à leur tête le président Tebboune, avaient du mal à retenir leurs larmes.
A l’image des scènes de la veille au Palais de la Culture Moufdi-Zakaria où les citoyens, de tous âges avaient massivement afflué des quatre coins du pays pour rendre hommage aux rapatriés. Dans une ambiance où se mêlaient joie et fierté, les déclarations recueillies laissaient se libérer quelques larmes difficiles à refouler sur les lieux et face à ces cercueils des héros.
Et c’est de ce même palais que le cortège funèbre s’est ébranlé, hier, aux intonations de la musique militaire, en commémoration de l’anniversaire de leur disparition et en reconnaissance de leurs sacrifices pour que les générations futures jouissent de la liberté et de l’indépendance.
Les restes mortuaires des chouhada ont été déposés sur des véhicules militaires ornés de fleurs, avant de se diriger vers leur dernière demeure, au cimetière d’El-Alia. Avant d’achever son périple au cimetière d’El Alia, le cortège funèbre, précédé du Président Tebboune, a sillonné les artères de la capitale, en parcourant l’avenue de l’ALN pour permettre aux citoyens de se recueillir à la mémoire de ces valeureux chouhada.
De nombreux citoyens ont gravé ces moments historiques, en filmant le cortège avec leur téléphone portable, exprimant à cette occasion leur immense fierté de ces héros qui ont sacrifié leur vie pour libérer la patrie du joug colonial.

Mémorable !
Au moment des funérailles, en présence du président la République, de hauts responsables de l’Etat et d’officiers supérieurs de l’ANP, la Fatiha a été lue, suivie de «Dou’a» (prières) par un imam à la mémoire des défunts, avant la prise de parole du ministre des Moudjahidine et des Ayants-droit, Tayeb Zitouni, chargé de l’éloge funèbre.
Ce dernier a mis en exergue cette journée «mémorable et éternelle» dans l’histoire de l’Algérie, louant «les sacrifices de ces héros, tombés au champ d’honneur», et salué «la démarche noble» du président de la République pour «le respect de l’engagement et la préservation de la mémoire». M. Zitouni a passé en revue, par la même, les différentes étapes de la résistance populaire contre le colonialisme français, depuis la révolte de l’Emir Abdelkader, jusqu’à la glorieuse révolution du 1er Novembre, en passant par la résistance d’Ahmed Bey, des Cheikhs El Mokrani et El Haddad ou encore de celle des Ouled Sidi Cheikh.
A travers cette opération de restitution par la France des crânes de résistants algériens, les observateurs voient le signe fort d’un dégel entre l’Algérie et l’ancienne puissance coloniale. «Ce geste s’inscrit dans une démarche d’amitié et de lucidité sur toutes les blessures de notre histoire», a commenté l’Elysée.
Ce geste était attendu depuis la visite à Alger d’Emmanuel Macron, alors candidat à la présidence française, qui s’était engagé à restituer les restes humains algériens entreposés au Musée de l’Homme, un des sites du Muséum national d’histoire naturelle. Celui qui allait être élu la même année, n’avait pas hésité à qualifier la colonisation de l’Algérie par la France de «crime contre l’humanité», ce qui lui avait valu de vives critiques de responsables politiques de droite en France.
La question mémorielle reste au cœur des relations conflictuelles entre l’Algérie et la France, sachant que ce que fait la France reste insuffisant pour constituer un repenti plein sur son passé colonial.
Lors d’une interview accordée samedi à la chaîne France 24, le président Tebboune a estimé qu’il fallait «affronter le problème de la Mémoire qui hypothèque beaucoup de choses dans les relations entre les deux pays».
A noter, par ailleurs, que le Premier ministre, Abdelaziz Djerad, a salué, samedi, le rôle des chercheurs Ali Farid Belkadi et Brahim Senouci dans le processus du rapatriement effectué vendredi. «Je tiens à rendre un hommage appuyé à Monsieur Ali Farid Belkadi, historien et anthropologue, pour avoir découvert l’existence des crânes des martyrs, au cours de ses recherches au Musée de l’Homme de Paris», a tweeté le Premier ministre, avant d’enchaîner avec un hommage «appuyé» à M. Brahim Senouci, pour sa pétition sur internet qui a «contribué à faire connaître les génocides perpétrés par la France coloniale durant 132 ans en Algérie».<