Avec «Les Recruteurs» Guillaume Dasquié nous plonge au cœur même de l’infernale machine de Daesh. Décrivant avec précision tous les processus de recrutement au service d’une folie intégriste, sans atténuer l’effroyable et la violence qui y règne.

De notre correspondante : Dominique Lorraine
«S’insinuer dans les replis de la conscience, trafiquer les émotions, manipuler les rêves», c’est ce qui constitue la trame du livre de Guillaume Dasquié, romancier et reporter, «Les Recruteurs1», qui se lit comme un thriller.

  1. Anis est directeur-adjoint d’un call-center à Tunis, spécialisé dans la vente en ligne, «un capitaine résigné au milieu de ses troupes, sourire de politesse pour ses meilleurs soldats». Cherifa, moderne, indépendante, révoltée n’est pas très satisfaite de sa vie. Elle vit avec sa mère Meriem qui travaille à l’hôpital comme infirmière, son père les a abandonnées sans explication aucune. Elle a fini par quitter son copain qui ne désirait que le mariage, «un enfermement» à ses yeux, et en plus à Dehiba, un village du bout du monde, à la frontière libyenne chez ses parents intégristes.
    Anis embauche sa jeune nièce Cherifa, la brillante diplômée, pour rédiger des arguments de vente, des scripts clés en mains, pour faire tomber les possibles acheteurs dans leurs rets. A ces recruteurs de génie de prendre alors, littéralement, possession de l’esprit de leur victime pour arriver à leur fin et faire fructifier le capital de leur patron.
    «Ce qui ne va pas ce sont vos récits sur l’espoir né avec le Printemps arabe. On n’a jamais connu cette saison, d’ailleurs, elle n’a pas fait long feu, depuis qu’on est en âge de comprendre, c’est l’hiver.»
    Un matin, Cherifa disparaît. Un véritable cataclysme pour Meriem, sa génitrice, mais aussi pour Anis, quand ils apprendront par une juge que leur fille et nièce chérie a mis les voiles pour l’Irak rejoindre Daesh. Du coup, ils se retrouvent dans la posture de coupables qui n’ont rien vu, rien deviné !
    «Ce corps droit à l’autre bout de la pièce, c’est Anis. […] Sa silhouette amaigrie flotte dans un treillis et un tee-shirt noir», ainsi est décrit Anis, son oncle, visiblement très marqué par son séjour à Bagdad.
    Malgré cet état physique, le jeune Tunisien attirera l’attention de Saleh, l’«émir» chargé de la communication, un ancien dignitaire du régime irakien et agent double, visiblement intéressé par ses connaissances en marketing. Le voilà, dans la capitale irakienne, de nouveau responsable d’un call-center, entouré d’une équipe cosmopolite. L’objectif cette fois n’est pas pécuniaire, il s’agit d’attirer ceux dont l’engouement pour l’humanitaire en Irak est tel, qu’il les empêcherait de voir le piège qui leur est tendu.
    Sur un grand panneau mural, chaque profil est ciblé : le «Justicier», le «Fautif», l’«Humanitaire», la «Vierge», l’ «Apocalyptique», le «Détraqué» et le «Sanguinaire». Chaque soir, Anis doit réactualiser son tableau de chasse.
    Et c’est l’hallali : «Quand l’animal se prend dans le piège, serre ton collet et observe. Il devient ta chose.»
    Mais ce n’est pas tout, car on ne s’adresse pas à un «Sanguinaire d’Italie» comme à un «Apocalyptique des Pays-Bas». Il y a, en plus, des variantes pour chaque pays d’Europe et du Maghreb. Glaçant !
    Le lavage de cerveau concerne aussi les jeunes Irakiens défavorisés ou orphelins qui ont rejoint leurs rangs, les «lionceaux du Califat» et destinés à devenir des kamikazes : «Dans l’attente de ce jour, pour les garçons les plus méritants, il existe une procédure accélérée.
    A peine tués, on les admet au royaume céleste sans examen ni dossier. C’est à effet immédiat. Le «pass-prenium» pour les «guests». Terrifiant !
    Toutes erreurs de procédure ou négligences sont sanctionnées : «L’émir fend l’attroupement, les mains chargées d’un plat fumant. Sur les reins et les omoplates du condamné, il déverse une casserole d’huile bouillante.»
    Quand les Daeshiens perdent du terrain au moment où se profile la bataille de Fallujah, ils n’hésitent pas à forcer la population locale à rejoindre les troupes de Daesh : «C’est une campagne de démarchage à domicile, semblable à celle conçue pour une élection municipale, quand on rédige des arborescences détaillées pour les militants, en fonction des rues et des immeubles prospectés. […] Lorsque le moment s’impose d’énumérer les atrocités perpétrées par les chiites, sortez les photos de la chemise cartonnée qui vous sera distribuée.»
    Avec «Les Recruteurs» Guillaume Dasquié nous plonge au cœur même de l’infernale machine de Daesh. Décrivant avec précision tous les processus de recrutement au service d’une folie intégriste, sans atténuer l’effroyable et la violence qui y règne.
    On découvrira aussi et au fil des chapitres ce qui aura réellement motivé le départ de Cherifa et d’Anis et ce qu’il en adviendra d’eux. Mais, également, ce que subit Meriem, estampillée «mère et sœur de terroristes», un temps soupçonnée de complicité et ostracisée par ses voisins ou les patients de l’hôpital où elle exerçait. Le style est direct, atrocement efficace. Un roman parfaitement documenté qui fait froid dans le dos et qui donne à réfléchir.
    «Notre histoire ne correspond pas à celles que vous avez entendues et nous ne sommes pas responsables de celles que vous avez crues», avertit l’auteur.

«Les Recruteurs», éd. Grasset, mars 2022