La situation épidémiologique de l’Algérie, qu’on dit stable depuis plusieurs semaines, n’est pas sans inquiéter les professeurs Mohamed Belhocine et Kamel Senhadji. Tous deux expliquent les raisons de leur inquiétude par l’apparition des variants britannique et nigérian en Algérie et par ce qui se passe dans les autres pays du monde en termes de propagation d’une pandémie qui n’a pas encore dit son dernier mot, mais aussi par la faible vaccination de la population algérienne.

PAR INES DALI
«La situation épidémique est restée stable pendant plusieurs semaines, mais elle montre des signes de frémissement vers l’augmentation du nombre de cas. C’est aussi une situation qui a changé avec l’apparition des variants dits britannique et nigérian. Tout cela devrait normalement nous appeler à beaucoup plus de vigilance et beaucoup plus de surveillance», a déclaré le Pr Belhocine, président de la cellule d’investigations et de suivi des enquêtes épidémiologiques et membre du Comité scientifique de suivi de la pandémie de la Covid-19.
Affirmant qu’« il faut vraiment s’inquiéter», il est revenu sur ce qui s’est passé lors des premières vagues et dans les différents pays, «en particulier ceux qui ont de bons systèmes de surveillance épidémiologique», donnant l’exemple d’un pays qui avait «une courbe presque plate durant deux mois et où les cas ont commencé à augmenter de façon très discrète, jusqu’à arriver à une hausse exponentielle en moins d’une semaine». Et au Pr Belhocine d’avertir : «Lorsque les cas se mettent à augmenter en exponentiel, c’est déjà trop tard ! C’est avant qu’il faut prendre la mesure du danger !» De son côté, le Pr Kamel Senhadji, Directeur de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSS), a affirmé qu’«il faut toujours s’inquiéter parce qu’on a à faire à un virus qui a montré de multiples facettes. Il s’agit d’un virus qui a évolué en variants avec un impact sur l’efficacité immunitaire de l’organisme mais aussi des vaccins». Les deux professeurs soutiennent également que les cas de la Covid-19 ou des variants annoncés ne peuvent pas refléter la réalité et d’autres peuvent être encore dans la nature. «Comme dans tous les pays, les capacités de tester sont toujours insuffisantes», a indiqué le Pr Senhadji à propos des tests et séquençage des variants, expliquant qu’«en général, les chiffres déclarés sont ceux des sujets qui ont été testés» et que «d’autres sujets atteints pourraient ne pas avoir été testés. Comme pour la souche initiale de la Covid-19, les variants détectés sont toujours en-deçà de la réalité, mais le taux de détection des variants est proportionnel au niveau de leur répartition».

Capacités de séquençage limitées
Le Pr Belhocine regrette que les capacités de tests et de séquençage soient «limitées», le séquençage étant «un examen excessivement cher et nécessitant des professionnels bien entraînés d’un côté, et de l’autre, on ne peut séquencer tous les cas Covid». Et de conclure que «les chiffres des variants donnés par l’Institut Pasteur d’Algérie ne sont probablement que la partie visible de l’iceberg, ce qui fait que dans la partie non visible, il y a certainement des variants qui sont en train de se propager dans la communauté».
Il soutient que la crainte de ces variants vient du fait qu’ils se propagent «beaucoup plus rapidement que la souche initiale» de la Covid-19, mais aussi du fait qu’«il a été clairement établi que le variant britannique est source de surmortalité». «Lorsqu’on fait une Covid sévère avec le variant britannique, le risque de décéder est plus grand. C’est ce qui fait que nous devons être extrêmement vigilant, et cette vigilance passe d’abord et avant tout par le respect des mesures barrières», a-t-il encore dit, notant que c’est cela qui permettra d’«éviter une troisième vague de la pandémie» dans le pays.

Ramadan, tarawih et autres regroupements
Le mois de Ramadan étant connu pour être propice aux regroupements en tout genre, dans les marchés, lors de la prière des Tarawih sans oublier les regroupements familiaux, donc favorisant les contaminations au coronavirus. Pour éviter une telle situation, le Dr Mohamed Bekkat Berkani, membre du Comité scientifique de suivi de la pandémie, a émis des recommandations. Pour la prière des Tarawih qui est autorisée cette année, il recommande ainsi aux fidèles de «maintenir les mêmes restrictions en matière de gestes barrières». «Durant le Ramadan, les gens ont tendance à se regrouper et là, les protocoles sanitaires doivent être respectés ; que ce soit durant les Tarawih ou les prières quotidiennes et la prière du vendredi», a-t-il indiqué.
Il a lancé un appel pour que soient limités les regroupements familiaux, soulignant qu’«il faut que nos concitoyens prennent conscience que les réunions de familles sont à limiter, et ce, tant que nous n’aurons pas de résultats probants par rapport à l’épidémie en elle-même ou alors tant qu’on n’aura pas avancé dans la vaccination. Donc, je dis prudence pour le mois de Ramadan».
Le Pr Senhadji s’est également exprimé au sujet de la vaccination, estimant que «le rythme est lent car l’Algérie dépend de l’extérieur» alors qu’elle «aurait pu, il y une vingtaine ou une trentaine d’années, développer ces technologies de recherches sur le vaccin, de fabrication, etc. pour pouvoir aujourd’hui faire face à ce genre de défis».

Le projet de Sputnik V «en bonne voie»
Il a annoncé que le projet de fabrication du vaccin russe Sputnik V est «en bonne voie», ajoutant que l’industrie pharmaceutique algérienne est en train d’étudier de façon précise ce projet avec les experts algériens et un accompagnement des partenaires russes et indiens qui ont «la technologie par rapport à l’installation de ce type d’usines, à l’adaptation des équipements, etc.». Actuellement, a-t-il poursuivi, «c’est ce travail qui est en train de se faire, à savoir adapter l’usine de Saidal à Constantine qui peut subir des modifications techniques de façon à héberger une fabrication du vaccin Sputnik V.
A propos d’une proposition qu’aurait eue l’Algérie pour la production d’un vaccin chinois, il a répondu, sur les ondes de la Radio nationale, que «ce serait une bonne chose. L’urgence, c’est de produire un vaccin quel qu’il soit et quel que soit son origine pour pouvoir satisfaire déjà la demande locale et, pourquoi pas, exporter par la suite». Pour lui, toute fabrication, russe, chinoise, américaine ou européenne sera un acquis important par rapport à la logique et à la cohérence de développement. «Il nous faut développer cette technologie pour que cette leçon soit bien apprise et que cette gifle qui nous a été donnée au niveau mondial nous fasse réagir pour pouvoir mettre en place cette production locale», car les moyens financiers ne peuvent suffire à eux seuls. «On voit bien que même lorsque vous avez payé, on ne peut pas vous livrer (les vaccins, ndlr) car il y a une pression mondiale énorme sur la demande».
D’où, «la solution la meilleure et la plus adaptée est celle de pouvoir fabriquer localement le vaccin pour sa propre population et éviter, ainsi, tout genre de chantage ou de caprice étranger par rapport à cet approvisionnement en vaccins», a conclu le Pr Senhadji.