De nombreuses agences et guichets postaux étaient restés fermés au public sous l’effet d’un mouvement de protestation qui a gagné, hier, d’autres bureaux et services d’Algérie Poste dans le pays. Au 3e jour d’une grève, dont le caractère soudain et sans préavis a surpris tous les observateurs de la scène sociale dans le pays, le paiement annoncé par la tutelle d’une partie de la prime d’intéressement n’a pas eu l’effet d’apaisement escompté. Au fond, il s’est confirmé l’existence d’un grand malaise qui vire à la tension entre la direction de l’entreprise et une partie très importante de son personnel. Le tout sur fond d’un défaut de représentation et de représentativité syndicale.

Par Lyes Sakhi
La grève des postiers s’est poursuivie hier au troisième jour d’un mouvement de protestation déclenché par des salariés eux-mêmes, sans consultation des syndicats d’Algérie Poste, après un appel à la mobilisation via des canaux internes relayé sur Facebook notamment. De source syndicale, Reporters a appris que l’adhésion à la grève s’est même amplifiée avec la fermeture des guichets d’agences qui étaient ouvertes les 12 et 13 avril, premier et deuxième jours de la «démonstration de colère». Car «c’est de la colère et du ras-le bol qu’il s’agit», dira Tarek Ammar Khodja.
Figure importante du Syndicat national autonome des postiers (SNAP), responsable de la communication également, M. Khodja estime que l’annonce par Algérie Poste de payer une partie de la prime d’intéressement n’a pas eu l’effet escompté pour de multiples raisons. «Il s’agit d’abord d’un acquis» qui n’était plus discuté, dira-t-il. Selon lui, il y a nécessité d’ouvrir en urgence des négociations sur le travail des postiers durant les weekends. «Avant, ils étaient obligés d’assurer sans réelle prise en compte de leur avis le service au client durant le samedi. Avec la crise des liquidités aux guichets, on leur a rajouté, sans consultation non plus, la journée du vendredi alors qu’il n’a jamais été prouvé que le règlement du problème du manque d’argent dépend de l’ouverture des services postaux» durant le repos hebdomadaire.
Au premier rang des revendications des grévistes, assure M. Khodja, «le droit au week-end comme dans toutes les entreprises. Il n’y a aucun sens à faire travailler les postiers le vendredi». «Certains qui ne comprennent pas la situation veulent en termes de charge comparer encore les postiers aux employés des banques, mais cela n’a rien à voir : les employés des postes gèrent un flux humain considérable, ils subissent une pression et un stress. Quand on ne se rend pas compte de cela, ils se sentent atteints dans leurs droits et dignité. Le paiement des primes individuelles et collectives, PRI et PRC, viennent après de la même façon que la revalorisation des salaires qu’il s’agit de considérer sous la poussée inflationniste que subit le pays».
Le syndicaliste explique que le mouvement des postiers est venu rappeler que «les postiers ont beaucoup patienté avant de passer à l’action» sans consultation des syndicats ni recours à la procédure habituelle en ce qui concerne le recours au débrayage. «Ils ont attendu longtemps avant de déclencher leur mouvement» parce que la tutelle n’a pas respecté ses engagements, ajoute-t-il. «La convention collective signée en 2003, renégociée en 2013 à la suite de la grève dure de cette année-là, n’a pas été appliquée et de nombreuses revendications sont restées en suspens», mentionnera-t-il.

Service public oui, des droits aussi
Selon des témoignages recueillis par Reporters, ce qui est mis en question depuis des années et qui semble être également à l’origine de la grève sauvage qui a obligé avant-hier le ministre de la Poste et des télécommunications à descendre dans un bureau du quartier algérois du «1er Mai», c’est aussi la représentation syndicale qui pose problème. Selon ces avis, la direction d’Algérie Poste, outre le fait de «tergiverser» face aux revendications des postiers, cherche à maintenir en position de force le syndicat UGTA, une organisation maison, historique mais à bout de souffle, accusée d’avoir abandonné toute vocation syndicaliste au bénéfice des patrons de l’entreprise.
Une lecture que l’employé du bureau de poste du «1er Mai» a validé devant le ministre Brahim Boumzar dans une atmosphère tendue. Tout se passe comme si nous n’avons pas de représentation syndicale, a-t-il dit en substance accusant certains syndicalistes de «trahir» et de magouiller avec l’employeur. Tarek Ammar Khodja confirme : «Il y a deux jours, la direction d’entreprise a parlé de l’installation du syndicat d’entreprise qui, dans son esprit, n’est autre que le syndicat UGTA. Mais ce n’est pas comme ça que ça marche ! C’est aux postiers eux-mêmes de choisir leurs propres représentants syndicaux, pas l’inverse. A force de faire peur aux salariés et de les dissuader à s’organiser pour adhérer au syndicat qu’il juge le plus représentatif, ils ont fini (la direction d’Algérie Poste ndlr) par casser tous les canaux susceptibles de ramener les travailleurs à la discussion et au dialogue». «Il faut laisser les travailleurs choisir librement leurs représentants syndicaux, sinon ça ne marchera pas».
Selon M. Khodja, bien que le SNAP soit reconnu suivant l’agrément qu’il a reçu en 2015, la direction d’Algérie Poste ne reconnait pas concrètement le travail ni le statut du syndicat autonome. «Elle les nie et elle excelle dans les mêmes pratiques de langue de bois et de fuite en avant», multipliant les bâtons dans les roues et libérant chez les salariés cette «explosion» à laquelle on assiste aujourd’hui. «Si ce n’était pas le mois de jeûne et surtout la conjoncture politique particulière dans laquelle se trouve le pays, toutes les données observées nous rappellent la grande grève de 2013», relève-t-il. Elle avait duré vingt jours !
Quid des jours à venir ? «La poste est un service public très sensible. Il convient de le préserver comme il convient de le faire en étant à l’écoute des problèmes et des souffrances des postiers dont certaines, les brimades, la hogra, ne sont pas exposées sur la scène publique. Il convient enfin d’ouvrir de véritables canaux de discussion et d’apaisement pour que chacun regagne son travail», dira M. Khodja. Hier, le SNAP a appelé la direction d’Algérie Poste au dialogue.