Synthèse Anis Remane
Les pays arabes qui ont normalisé leurs relations avec Israël se retrouvent aujourd’hui dans une situation de malaise, voire de compromission à laquelle les exposent les développements meurtriers dans la bande de Gaza et la répression des manifestants à la mosquée d’Al-Aqsa et à Jérusalem-Est occupée contre l’expropriation des habitants du quartier de Cheikh Djarrah notamment.
Après les frappes israéliennes sur Gaza, qui tournent aujourd’hui au massacre, dont le bilan non exhaustif est de 126 morts, dont 31 morts contre neuf morts, dont un enfant en Israël, ces pays se réfugient dans une rhétorique de critique et de condamnation, mais leurs réactions «sont en grande partie un exercice de communication», observe pour l’AFP Elham Fakhro du centre d’analyse et de réflexion Crisis Group. «Les Accords d’Abraham (de normalisation avec Israël) n’ont jamais eu pour but d’aborder la question de l’occupation militaire et la dépossession des terres des Palestiniens», rappelle cette spécialiste des pays du Golfe.
Vendredi 14 mai, le ministère émirati des Affaires étrangères a exprimé sa «préoccupation face à la spirale de violence». Dans son pays où les manifestations sont interdites, de nombreux internautes partagent des vidéos et des photos pour dénoncer l’occupation et la brutalité des forces israéliennes. A Bahreïn, les autorités ont condamné les «attaques d’Israël» et des manifestations de soutien aux Palestiniens ont eu lieu ces derniers jours dans plusieurs régions. Des organisations de la société civile ont appelé à rompre les liens avec l’Etat hébreu.
Le malaise de la normalisation et le sentiment de complicité avec Israël sont encore plus palpables au Maroc et au Soudan où l’opinion est indignée par le bain de sang. Face à la pression de la rue et des manifestations en soutien aux Palestiniens, le royaume marocain, qui a normalisé ses relations avec Israël contre la reconnaissance de sa «souveraineté» sur le Sahara occidental par l’ancienne administration américaine de Donald Trump, a dû condamner les actions des forces israéliennes à Jérusalem-Est et annoncé l’envoi d’une aide humanitaire aux Palestiniens, une annonce raillée sur les réseaux sociaux. Mercredi dernier, des manifestants sont sortis crier leur colère et leur indignation.
«Le Maroc devrait jouer un rôle de médiation afin de calmer les tensions actuelles. S’il n’y parvient pas, il serait préférable qu’il prenne ses distances avec le processus de normalisation sans aller jusqu’à rompre ses relations avec Israël», estime pour l’AFP Tajeddine Houssaini, professeur de relations internationales à l’Université de Rabat. Le Soudan, qui a normalisé ses relations avec Israël pour sortir de la liste américaine des Etats soutenant le terrorisme, a lui aussi «condamné et rejeté les mesures prises par Israël» contre les Palestiniens. «Ces attaques et ces crimes sont une provocation flagrante», a fustigé la ministre soudanaise des Affaires étrangères Mariam al-Mahdi, craignant qu’elles ne «déclenchent un cycle de violence». A Khartoum, la rue ne cache pas sa colère et les autorités sont de plus en plus «en porte-à-faux», déclarait il y a peu de jours, Joseph Bahout, directeur de recherche à l’Université américaine de Beyrouth.
«Aujourd’hui, je pense que beaucoup de ces pays sont en train de se demander si au fond, ils avaient quelque chose à gagner dans cette affaire. D’autant qu’aujourd’hui, une partie de ces pays-là va très probablement devoir mettre un petit bémol aux actes trop visibles de normalisation des relations avec Israël», poursuit-t-il. Cependant, «certains États ont une opinion populaire extrêmement limitée. Quand on pense au Bahreïn ou par exemple aux Émirats arabes unis, on parle d’un pays où le nombre d’habitants réel est très faible par rapport au nombre de résidents et où la population n’est pas très politisée», précise ce spécialiste des relations internationales, confirmant l’analyse d’Hugh Lovatt, analyste au centre de réflexion European Council on Foreign Relations, pour qui il semble peu vraisemblable qu’Abou Dhabi renie la normalisation ou la mette à mal, car les Emirats «bénéficient grandement des liens avec Israël», notamment les partenariats dans les technologies ou l’achat de matériel militaire aux Etats-Unis. «Compte tenu du profond intérêt bilatéral, l’escalade en Palestine est probablement tout au plus un ralentisseur. N’oublions pas que les liens entre les Emirats et Israël se développent depuis des années et qu’ils ont survécu aux guerres de Gaza», dit le chercheur à l’AFP. n