Par Halim Midouni
Les législatives anticipées du 12 juin n’ont pas suscité l’emballement populaire. Elles confirment le climat de défiance générale qu’il y a dans le pays et délivrent le bilan non encore chiffré mais fortement symbolique d’une opération électorale que le gouvernement a présenté comme un nouveau jalon du processus de refondation institutionnelle, enclenché par le président de la République depuis son élection à la tête du pays, mais qui s’avère problématique par les enseignements qu’elle délivre dans l’immédiat, mais aussi pour le futur. Les plus manifestes sont que ce sera très dur pour le prochain gouvernement qui sortira des urnes de pouvoir créer les conditions qui feraient disparaitre le grand scepticisme que traduit l’absence d’engouement, hier, pour le suffrage destiné à renouveler l’arc parlementaire de la chambre basse. Ce sera également très dur pour ce futur gouvernement d’organiser les élections communales et wilayales que l’Exécutif Djerad a programmées officiellement pour l’automne prochain et d’assister au même retrait collectif qu’on a vu hier vis-à-vis du vote. Un autre ratage et c’est toute la feuille de route du président de la République qui se trouvera frappée de dévaluation. Pourquoi en est-on arrivé à ça ? Ici quelques pistes en relation avec l’action présidentielle de ces dernières semaines.
Le chef de l’Etat s’est durant la campagne davantage focalisé sur le Hirak dont il a pourtant dit qu’il ne comptait plus et n’a pas cru nécessaire de construire une parole plus rassurante ou tout au moins convaincante aux yeux de ces nombreux Algériens qui hésitaient entre rester chez eux ou se rendre aux urnes. Sa réaction qu’il s’accommoderait fort bien d’une représentation parlementaire à forte coloration islamiste – qui pourrait être soupçonnée d’être chez lui comme une tactique politique et une façon de les inciter à voter en leur faisant peur par cette éventualité – n’a pas eu le résultat attendu. Il semble même qu’elle ait eu l’effet inverse et parait avoir été comprise au mieux comme une pression psychologique ou, au pire, comme du badinage à ne pas avoir bien suffisamment pris le soin d’alerter ses compatriotes sur la complexité de la situation actuelle et de produire les mots consensuels et justes qu’ils ont besoin d’entendre sur la possibilité pour le pays de s’en sortir et de renouer avec les «utopies» génératrices de l’horizon citoyen qu’ils attendent tous. Sa déclaration qu’il ne serait pas gêné en tant que président de la République au-dessus de la mêlée par la victoire des formations islamistes candidates à l’APN n’a pas fonctionné comme l’aiguillon politique attendu au sein d’une opinion qui n’aime pas ou se moque de ces partis dont on a par ailleurs vu le «rendu» réel lors de la campagne. Sous réserve des résultats définitifs du scrutin, elle ne s’est pas avérée totalement opérante non plus auprès de leur électorat. Ceux qui se sont rendus pour eux ou pour d’autres dans les bureaux de vote ont fait ressortir la sociologie du «militant professionnel», du votant «familial» et «ami» ou des «séniors» pour qui le cachet sur la carte d’électeur est un réflexe traditionnel.
L’ensemble de ce tableau, dont les éléments devraient être complétés dans les heures et peut-être les jours qui viennent, selon le rythme qu’aura l’autorité électorale de Mohamed Charfi à fixer la nouvelle carte de la chambre basse du Parlement, confirme une réalité selon laquelle le discours qu’a eu le président de la République avant et pendant la campagne des législatives anticipées est resté en décalage par rapport à la perception que se fait l’opinion nationale dans sa majorité de la conjoncture actuelle et des perspectives à court terme. Son jugement général ou la philosophie qu’elle se fait – ici et maintenant – de cette conjoncture et du futur immédiat restent malgré tout ceux de la rue qui a continué à manifester jusqu’à la décision du gouvernement de soumettre les manifestations publiques à l’autorisation de l’administration du ministère de l’intérieur. Que cette opinion ne soit plus dupe des faiblesses et des carences du Hirak à produire une dynamique d’alternative au blocage que connait le pays à tous les niveaux, elle est restée très attentive et préoccupée de la tournure qu’a pris le champ des libertés et demeure indulgente vis-à-vis de lui et réceptive à ce qu’il exprime comme ras-le-bol général et revendication pacifique d’un nouveau logiciel pour pousser plus avant le pays vers ce qu’il revendique : un horizon citoyen, encore une fois ! En arrivant au pouvoir, sorti de haute lutte de l’hostilité qu’il avait endurée depuis l’été 2017 et jusqu’aux derniers jours de l’ancien président Bouteflika, le chef de l’Etat a dit avoir compris et entendu cette revendication. C’est peut-être une chance et non un paradoxe qu’elle soit devenue plus pacifiquement assourdissante.