Les records des cas confirmés de Covid-19 s’enchainent avec, pour particularité de cette troisième vague, la circulation du variant Delta que les spécialistes qualifient de «mortel».
Le record de vendredi faisant état de 1350 cas, dont la majorité est à Alger, suivi de Sétif,
Tizi Ouzou et Batna n’est pas sans inquiéter fortement sur la gravité de la situation épidémique. Les hôpitaux sont en état l’alerte maximale avec pratiquement plus aucune place, pour nombre d’entre eux, que ce soit pour les hospitalisations ou pour les malades en réanimation. Le manque d’oxygène pour lequel la demande a littéralement explosé malgré la forte production est venu encore compliquer la donne.

PAR INES DALI
Cette situation était fortement prévisible au vu des nombreux facteurs qui ont contribué à la renforcer, dont le relâchement total dans le respect des mesures de prévention que les professionnels de la santé citent comme première cause. Une situation qui les pousse à revendiquer, cette fois-ci, le retour au confinement au moins le temps de contenir la circulation du virus qui fait rage, saturant les services Covid des structures hospitalières et épuisant les personnels médical et paramédical en charge des malades. Les appels aux pouvoirs publics à faire appliquer la loi se font également insistants ces derniers jours face à une situation qui risque d’échapper à tout contrôle.
Des appels au confinement, en attendant de voir quelles mesures seront prises par les pouvoirs publics, se multiplient. L’heure est grave et les mesures doivent être en adéquation avec la gravité de la situation. C’est ce qui a été fait dans la wilaya de Tizi Ouzou qui connait une hausse importante d’atteintes de Covid-19 avec, pour la seule journée de jeudi, 163 cas confirmés. Dans la daïra de Boghni, région touchée particulièrement par la pandémie, les autorités locales, après une réunion d’urgence, ont décidé d’interdire les regroupements, les déplacements inutiles, les fêtes familiales, les veillées funèbres, ainsi que la fermeture des salles de jeu, de sport, des marchés hebdomadaires et des mosquées pour une période de 15 jours, et ce, en concertation avec les autorités concernées de chaque secteur dans la wilaya. Les comités de villages et les associations se sont joints à cette décision en sensibilisant et en veillant au respect des mesures pouvant limiter la propagation de Covid-19.
Il y a lieu de noter que les walis ont, normalement et selon tous les communiqués du gouvernement, la latitude de prendre les mesures qui s’imposent en fonction de la situation épidémique de leur wilaya, des villes ou des quartiers relevant de leur compétence territoriale ne se sont pas. Pour le moment, il ne semble pas que de telles mesures aient été prises et appliquées dans toutes les wilayas concernées par une hausse importante des cas Covid.
A Alger, où ce sont plus de 300 cas qui sont annoncés dans les derniers bilans, les services Covid du plus grand hôpital, le Centre hospitalo-universitaire (CHU) Mustapha-Bacha, affichent complet. Le Dr Terchi Hayet, chargé des consultations covid19, relève que le personnel est «dépassé depuis presque un mois». «On voit une centaine de personnes pour consultation chaque jour et avons de 20 à 30 hospitalisations par jour. Les malades sont de tous les âges, même ceux de moins de 40 ans et de moins de 20 ans», a-t-elle fait savoir, soulignant que ne sont «hospitalisés que les patients qui nécessitent de l’oxygène et parfois de la réanimation», revenant, encore une fois, sur le «problème» qu’il y a pour les lits en réanimation. «Parfois, on est devant une impasse», avoue-t-elle avec désarroi, après «presque 18 mois» de lutte sans répit contre cette pandémie et ce n’est pas encore fini.
Elle, tout autant que les autres professionnels de la santé, qu’ils soient à Oran, Sétif, Batna ou autres, tous redoutent que la pandémie franchisse un seuil où elle serait hors de contrôle. Outre la vaccination, largement préconisée par tous, il faut actuellement prendre en considération «l’urgence de la santé publique», à savoir limiter la circulation du virus, de l’avis du Dr Houda Boukhris de Béjaïa. «Le vaccin va mettre un peu de temps pour que l’immunité apparaît. Il s’agit, maintenant, de régler l’urgence qui est de limiter la circulation du virus en limitant la circulation des personnes comme préconisé par le directeur de la santé et de la population (DSP) avec lequel je suis entièrement d’accord. Il faut prendre des mesures draconiennes : confiner pour limiter la circulation des citoyens entre les wilayas, sauf pour les urgences car il faut bien que les gens qui ont une urgence circulent».

Appel à interdire toute sorte de regroupements
Elle va plus loin, estimant qu’«on n’est pas en mesure de faire du tourisme, d’aller à la plage, car il s’agit de sauver des vies». La côte béjaouie connaît une forte affluence des estivants, les plages sont prises d’assaut et «les gens sont agglutinés», a-t-elle relevé. Pour elle, «s’il faut sacrifier des vacances pour sauver des vies, pourquoi pas ? Il faut interdire l’accès aux plages, car on n’est pas en mesure de parler de saison estivale et de rentabilité. Pour ceux qui survivront à cette troisième vague, ils auront largement d’aller à la plage et de profiter de la vie».
Comme l’ensemble de ses confrères, elle soutient qu’il faut «rester vigilants», car si la situation continue de la sorte, «il n’y aura bientôt plus de médecins pour prendre en charge les malades», a-t-elle déclaré, indiquant que rien que la semaine dernière, sept infirmiers sont tombés malades dans un seul hôpital de la ville.
L’heure est grave et les spécialistes s’accordent à dire qu’il faut aussi interdire toute forme de rassemblement, que ce soit dans les «fêtes de mariage et de circoncision, dans les funérailles ou encore les mosquées». Ainsi, il faudra fermer tous les endroits qui sont connus pour être des lieux de forts regroupements de la population. «Ça prendra le temps que ça prendra, quelques jours ou plus, mais que le corps de la santé puisse, au moins, prendre en charge les malades», selon Dr Boukhris. Le reconfinement est une mesure que n’a pas hésité à citer le Pr Mohamed Belhocine, responsable de la cellule d’investigations et d’enquête épidémiologique et membre du Comité scientifique de suivi de l’évolution de la pandémie de Covid-19. «Personnellement, je pense que si la situation continue de s’aggraver, tôt ou tard, il faudra reconsidérer les mesures de confinement, en particulier dans les zones où les contaminations sont très actives», a-t-il estimé.

«Manque d’anticipation» des structures hospitalières
Pour sa part, le Pr Kamel Djenouhat, président de la Société algérienne d’immunologie, a relevé «le manque d’anticipation au niveau des structures hospitalières qui n’ont pas su apprécier et se préparer à cette nouvelle vague», relevant «le manque d’entretien du matériel d’oxygène, comme les cuves de stockage, ce qui a engendré une injection insuffisante pour stocker cette matière, alors que le besoin est de 30 litres par minute pour chaque lit».
Il a tenu à noter que la situation est «dangereuse mais pas catastrophique», critiquant les «discours pessimistes à travers les réseaux sociaux» qui sont tout à fait «inacceptables». Il a assuré, par la même occasion, que les autorités sanitaires ont pris des mesures importantes concernant la pandémie dont, entre autres, «l’importation d’appareils respiratoires qui arriveront dans les prochaines heures». Pour le variant Delta, le Pr Djenouhat a réitéré sa dangerosité et souligné qu’il peut se manifester même chez une personne vaccinée dont il peut provoquer le décès. D’où, il est nécessaire d’«appeler les services concernés dans les trois premières heures après avoir ressenti les symptômes», a-t-il dit, s’étonnant que des malades se présentent au huitième ou neuvième jour dans un état critique».