Suite à la fermeture des espaces culturels pour endiguer la propagation du coronavirus, les galeries d’art et les artistes se mobilisent pour apporter un nouveau souffle à l’art et la culture, à travers les plateformes numériques et garder le lien avec le grand public en apportant une bouffée d’oxygène dans un contexte de confinement, tout en sensibilisant les internautes sur les mesures de précautions à prendre.

L’artiste plasticienne, Djahida Haoudef est l’une des premières artistes à initier «un dialogue avec l’art et pour décompresser». En effet, depuis le 15 mars dernier, elle publie chaque jour une de ses œuvres sur sa page Facebook en proposant aux internautes de la commenter afin de créer un véritable dialogue avec l’art. Chacune de ces œuvres est accompagnée d’un texte où elle rappelle les consignes de sécurité sanitaire et convie les personnes à se nourrir spirituellement d’art. C’est dans cet esprit que, dans sa première publication, elle écrit : «Maintenant que vous êtes tous tranquillement à la maison, après avoir pris sérieusement toutes les consignes en considération pour vous protéger de la contamination, pour épargner votre famille aux risques inutiles et pour préserver votre entourage, vous avez le temps de vous poser, d’interpeller les profondeurs de vos pensées et de vos sensations ! » Elle ajoute que l’« on sait tous que les ondes négatives sont le terrain fertile au stress et facilitent l’hibernation et, jusqu’à preuve du contraire, les arts ont toujours été la meilleure thérapie ! » Tout en appelant les personnes à rester chez elles, en écrivant « minimisons les pertes humaines en restant sagement chez soi !», Djahida Haoudef lance également un appel aux autres artistes de suivre son initiative en ajoutant dans son post : «Mon souhait est que tous les créateurs participent à ce dialogue avec leurs propres créations.»

L’art comme thérapie contre le stress du covid-19
Contacté par téléphone, l’artiste plasticienne nous confie que «le rôle de l’art est très important dans ces moments. L’art doit prendre une part aux côtés de la médecine et aider les gens à décompresser». Elle ajoute à propos de son appel lancé aux autres artistes que «c’est très important que les créateurs soient présents dans ces moments difficiles à travers les contacts virtuels. Dans le contexte actuel, il nous reste Internet pour apporter une nourriture spirituelle à l’âme afin d’apporter de l’apaisement et de la force pour affronter ce qui en train d’arriver à toute l’humanité». Il est à noter que d’autres artistes commencent à publier des œuvres inspirées du contexte actuel en apportant une touche de couleur qui donne le sourire à l’instar de l’oeuvre percutante de « l’homme jaune » à découvrir sur sa page.
Dans le même esprit de maintenir le lien avec le grand public, malgré un contexte restrictif afin de juguler la propagation du virus Covid-19, la galerie « Seen Art » a été l’une des premières à proposer la visite d’une exposition virtuelle, en 360 degrés sur sa page Facebook. Il s’agit de l’expo-vente « Jardin mystique» en hommage à Ali Ali Khodja, dont le vernissage était prévu le 14 mars dernier.
Découvrir « Jardin mystique» d’Ali Ali Khodja avec « Seen art »
La galerie d’art situé à Dely Ibrahim aspire à travers cette exposition à rendre hommage à Ali Ali-Khodja, décédé le 7 février 2010, en commémorant le dixième anniversaire et ainsi consolider « un espace culturel émergent ». L’exposition, menée avec l’apport de la famille de l’artiste, comprend 35 œuvres, pour l’essentiel, des toiles à l’huile des dernières années mais également quelques gravures, aquarelles, gouaches, gravures et dessins à la plume.
Randa Tchikou, la responsable de la galerie «Seen Art », nous confie par téléphone que «le vernissage était prévu le 14 mars dernier » ; il y a eu très peu de personnes, car nous avons limité le nombre des présents pour respecter les consignes de sécurité sanitaires. Nous avons également pris toutes les dispositions au niveau de la galerie en mettant à disposition des visiteurs du sérum pour se désinfecter les mains. Nous avons informé les présents que les embrassades et se serrer les mains n’étaient pas souhaitables et avons également collé à l’entrée de la galerie les affiches des consignes et mesures de protection pour limiter la propagation du Coronavirus ». Sur ces affiches, il est ainsi précisé que les contacts directs sont strictement interdits et que les distances barrières sont strictement appliquées, des mouchoirs jetables et le gel alcoolisé sont proposés à tout visiteur. Les responsables de la galerie ont aussi souligné sur cette affiche, également diffusée sur les réseaux sociaux, que le nombre de visiteurs est limité (interdictions aux visites de groupe, délégations, groupes scolaire). Il est aussi souligné que « nous favoriserons durant cette période, pour le bien-être de tous, le partage de notre programme en ligne via tous les canaux et pages de notre galerie. Nous avons dans ce sens mis en ligne une visite virtuelle de l’exposition en 360° sur notre page facebook ». En ajoutant que «notre responsabilité se traduit aussi par ce geste citoyen. L’amour de l’art est certes contagieux… mais sans risque pour la santé ? Prenez soin de vous ! »

« L’amour de l’art est certes contagieux… mais sans risque pour la santé»
Randa Tchikou nous souligne «cette exposition vaut la peine d’être montrée à une plus large catégorie de public. Ce n’est qu’une partie des œuvres d’Ali Khodja et au fur et à mesure, nous allons de plus en plus partager les œuvres de l’artiste ». Elle ajoute que « les œuvres d’Ali Khodja que nous exposons expriment une forme d’art qui prend tout son sens dans le contexte actuel. C’est un art spirituel, d’apaisement et de sérénité. Ali Khodja est un artiste qui a travaillé ces dernières années sur le lien de l’humain à son environnement et à la nature. Ce sont des thèmes qui englobent l’apaisement». La responsable de la galerie « Seen Art» souligne que «beaucoup de personnes veulent s’éloigner de ce contexte anxiogène à travers l’art».
C’est dans cet esprit que la galerie va de plus en plus partager surs ses différents réseaux sociaux. Randa Tchikou nous annonce que «par exemple, nous allons partager un bel écrit de Tahar Djaout que l’on a sélectionné. En plus des œuvres, on va aussi partager des interviews de l’artiste, des articles intéressants et d’autres écrits à l’instar de celui d’Ali Slim, qui a été l’un des élèves de Ali Ali Khodja». Elle explique à propos de cette initiative, qu’il s’agit pour nous d’offrir des moments d’évasions et de découvertes. Sachant que de plus en plus de gens vont être confinés et chercher à occuper leur temps en se cultivant. » Elle précise, toutefois à ce sujet, que « certes plusieurs plateformes internationales proposent la découverte de différents artistes et de la culture étrangère. Mais, il est aussi important que nous, en tant qu’opérateurs culturels algériens, on s’y mette pour faire découvrir les artistes et la culture algérienne».  Elle nous explique également que ce n’est pas la première fois que la galerie prend l’initiative de publier une visite virtuelle à 360 degrés d’une exposition, en précisant que cela avait déjà été fait avec une exposition de sculpture afin de la faire découvrir à un plus large public. Il s’agit, notamment des amateurs d’art algériens qui sont installés à l’étranger et qui ne peuvent pas faire le déplacement au niveau de la galerie mais qui sont intéressés de découvrir les œuvres exposées. Concernant la communication sur les différentes plateformes numériques, il est mis en exergue à s’adapter à chaque support qui ont des intérêts différents à l’exemple d’Instagram ou l’intérêt des abonnés est plus porté sur l’image ; donc il y aura plus de partages de photos tandis que sur Twitter cela sera des extraits de textes courts alors que sur Facebook il y aura autant de textes que d’images en plus de la visite virtuelle.  A propos de l’aspect économique de cette exposition, qui est une expo-vente en partenariat avec la famille, la galeriste nous affirme que « la vente des œuvres est toujours maintenue et que les gens qui sont intéressés peuvent réserver les œuvres et par la suite venir les récupérer ou même se les faire livrer ». Elle poursuit en ajoutant qu’«exceptionnellement, on peut recevoir quelques clients en respectant les consignes de sécurité sanitaire pour venir voir les œuvres de plus près ». Concluant que « certes on est galeristes, mais on est aussi un acteur économique et c’est notre devoir de citoyens de respecter les consignes, comme tous les autres acteurs de la société».

La galerie «Le Paon» à la rescousse des enfants
De son côté, Amel Mihoub, la fondatrice et la responsable de la galerie d’art « Le Paon », située à l’Office Ryadh El Feth (Oref) qui, habituellement, organise régulièrement des ateliers pour enfants surtout durant la période des vacances scolaires, nous a annoncé : «Je travaille beaucoup avec les enfants et c’est avec conviction et une conscience citoyenne que l’on a préféré fermer pendant au moins quinze jours notre espace de galerie et nos ateliers afin de respecter les consignes pour préserver la santé de tous en limitant la propagation du coronavirus ». Toutefois, malgré cet arrêt pour des raisons sanitaires, Amel Mihoub est en pleine préparation d’un programme palliatif qui sera diffusé sur les réseaux sociaux. Elle explique à ce sujet : «Aujourd’hui, il s’agit de trouver le moyen d’occuper les enfants d’une manière artistique et créative, surtout que l’on doit absolument les garder à la maison ». Elle précise à ce sujet qu’« il s’agit de proposer des astuces et des idées pour occuper les enfants. Il s’agit aussi d’expliquer sur la manière de faire des activités artistiques avec ce que l’on a à la maison, que cela soit de la farine où même des épices pour ne pas être obligés de sortir pour acheter du matériel de peinture ou de dessin si on n’en a pas à la maison». Amel Mihoub insiste aussi sur la nécessité de rester vigilant et de garder les enfants à la maison afin d’éviter tout contact avec l’extérieur et de faciliter ce confinement avec des activités ludiques. Par ailleurs, la responsable de la galerie d’art Le Paon nous a également annoncé que depuis quelques jours, la galerie a lancé la vente en ligne de ces articles qu’elle propose habituellement au niveau de la galerie sur le site Etniz.net, la boutique virtuelle algérienne qui est également consultable sur Facebook. Amel Mihoub nous indique aussi que la page Facebook de la galerie Le Paon sera incessamment alimentée par des partages de tableaux, de biographies et des écrits sur les artistes algériens durant toute la période ou la galerie sera fermée au public. Elle rappelle toutefois que les internautes peuvent d’ores et déjà consulter la page « la galerie Le Paon », pour découvrir les photos et les écrits des différentes expositions et animations déjà organisées par la galerie et qui ont été partagées sur la page.

Des initiatives saluées par Salim Dada
Le secrétaire d’Etat chargé de la production culturelle, Salim Dada, contacté par téléphone, a salué ce genre d’initiative des galeries d’art et des artistes en nous déclarant : «C’est quelque chose de très positive qui relève de la créativité des artistes pour dire que peu importe l’interface de communication. Le plus important est de communiquer ses œuvres, son savoir-faire, communiquer sa participation citoyenne. Cela promet de rappeler que dans la vie il y a aussi des messages positifs. Il y a de la beauté, il y a de l’art, il y a de la culture. Si aujourd’hui il y a un passage vers une interface virtuelle c’est une très bonne chose dans l’état actuel des mesures prises pour limiter la propagation du Covid-19.» Le secrétaire d’Etat chargé de la production culturelle souligne également à propos de cette dynamique d’expression artistique sur les plateformes numériques que «cela permettra aux artistes de travailler sur leur visibilité électronique, tout en ayant la possibilité d’optimiser ce travail-là pour une visibilité internationale. Grâce à Internet, on n’est pas limité géographiquement parlant », ajoutant que «c’est aussi une opportunité de travailler sur le contenu de leurs pages et leurs sites. Ce n’est pas une retraite forcée et il est du devoir des artistes de créer des messages artistiques de démonstration et d’éducation de la société. Cette conjecture exceptionnelle est aussi une occasion d’accomplir une action citoyenne dans le contexte d’une urgence sanitaire et de santé publique».
Salim Dada, qui est aussi compositeur, chef d’orchestre et musicien, invite aussi les artistes à l’optimisation de cette mise en retrait en confiant que « le principal travail d’un artiste, c’est surtout la recherche, l’élaboration, l’écriture et la préparation de ses créations. L’exposition, la démonstration ou le concert ne sont que l’aboutissement de tout ce travail de créativité qui est en général pas très visible au niveau du public lambda ». Enchaînant que «les artistes qui sont dans des créations ne sont pas forcément altérés par ces mesures restrictives. Au contraire, cela pourrait être pour eux un moyen de se concentrer sur des projets de lire et d’avoir le temps de remettre en cause ou de peaufiner la réflexion dans leur créativité et de préparer leur projet futur». Salim Dada estime ainsi que «de toute façon, la vie reprendra un jour, et là, on verra les productions culturelles liées à ce contexte, littéraire, picturale et musical qui vont témoigner et rappeler ce moment historique». Concernant la poursuite du travail, au niveau de son département, le secrétaire d’Etat chargé de la production culturelle nous affirme qu’avec son équipe, il continue de travailler sur un ensemble de dossiers qui ne touche pas forcément la production mais qui a trait à la production culturelle. Il nous précise que «la majeure partie de ces dossiers a été validée par le conseil du gouvernement et au Parlement et là on passe à l’action ». Parmi ces dossiers, « il y a le projet de loi sur la situation de l’artiste, et on prépare la consultation nationale et les ateliers qui vont suivre. On est dans la prospection et le choix de l’équipe, tout en consultant les différents textes internationaux sur le statut de l’artiste», précise-t-il. Il y a aussi le rapport de l’Algérie de la convention 2005 de l’Unesco, qu’il chapeaute depuis l’année dernière et qui est en phase de finalisation.
Il s’agit aussi de poursuivre la préparation de l’atelier international sur l’entreprenariat culturel qui est prévu au mois de juin prochain si tout va bien. Salim Dada conclut dans ce sillage qu’ «on avait déjà émis des recommandations avec le cahier des charges des différents festivals et des partenarîats avec les directions centrales du ministère. Il y a aussi d’autres choses que l’on traite au quotidien notamment concernant la carte d’identité de l’artiste que l’on est en train de suivre de très près pour aboutir au texte de loi final ».n