Parmi les grands rendez-vous annuels de la culture algérienne drainant des centaines de milliers de visiteurs et plus d’un millier d’éditeurs venus des quatre coins du monde, la 25e édition du Salon international du livre d’Alger (SILA), prévue à la fin du mois d’octobre prochain, a de fortes chances de ne pas avoir lieu, à l’instar des autres grands salons du livre dans le reste du monde à cause de la pandémie de la Covid-19 et ses forts risques de contamination.

Récemment, le directeur du livre au ministère de la Culture Djamel Foughali avait annoncé la possibilité de l’organisation d’un salon international virtuel comme alternative à la probable annulation de l’édition 2020. Une déclaration qui a surpris de nombreux éditeurs, les laissant perplexes. Et pour cause, ils n’ont pas été mis au courant de cette probabilité. Les détails de cette organisation demeurent flous, surtout dans un contexte algérien où la connectivité n’est pas des plus efficaces et où le e-commerce et quasi inexistant.
Dalila Nadjem, directrice des éditions Dalimen, nous explique à propos de cette situation que cette année plusieurs salons internationaux ont été programmés puis annulés dans les grandes capitales du monde, à l’image de celui de Paris. En soulignant : «C’est une grosse perte pour les éditeurs, les nouveautés n’ont pas été exposées et donc il n’y a pas eu de visibilité.» Elle enchaîne : «Le fait que le Sila soit également annulé ce sera «fatal pour les éditeurs. Car c’est le seul moment de l’année où l’éditeur est visible dans un grand espace qui draine des personnes de toute l’Algérie et même des pays étrangers.» L’éditrice insiste sur l’importance de cet événement pour les éditeurs algériens qui le préparent tout au long de l’année pour présenter les nouveautés et des programmes de rencontres entre les lecteurs et les auteurs attractifs : «C’est un moment très important pour l’éditeur, c’est de l’adrénaline, c’est un moment intense de joie, de partage, de bonheur, d’échanges, de diffusion et de rencontres.» Dalila Nadjem insiste sur l’importance de ce grand événement consacré au livre en Algérie en mettant en relief que le Sila est un salon qui a une visibilité internationale «incalculable».

Sila virtuel, entre utopie et survie
A propos de la possibilité de l’organisation du Sila de manière virtuelle, la directrice des éditions Dalimen nous déclare que «le Sila est l’image même du monde littéraire de notre pays et la grande richesse du Salon du livre est qu’il soit un espace d’échange et de rencontres. Donc faire cela virtuellement, cela peut être une bonne chose, mais du point de vue rentabilité et du point de vue impact concret pour le secteur du livre, cela me semble très éphémère.»
En tant qu’éditrice, elle nous confie : «Je ne peux même pas imaginer comment on va présenter nos ouvrages de manière virtuelle. Que l’on ait des sites internet ou des pages Facebook pour présenter nos nouveautés, c’est très bien. Mais pour que l’on puisse parler d’un salon du livre virtuel, il faudrait que les conditions soient appropriées. Lorsqu’on parle de salon du livre, cela implique des ventes, et les ventes virtuelles ailleurs se font par carte. Ensuite on expédie, mais cela n’existe pas chez nous. S’il faut payer des coursiers pour pouvoir payer des livraisons cela n’as pas de sens.» Elle conforte ces propos en estimant que cela va être très difficile de faire un salon virtuel où l’éditeur peut faire des ventes dans les conditions actuelles. Dalila Nadjem ajoute que ce qui est aussi important dans un événement tel que le Salon international du livre d’Alger est cette rencontre entre les lecteurs et les auteurs où ils échangent, discutent et se font dédicacer des livres dans la convivialité. Cela n’est pas possible dans un salon virtuel». Dalila Nadjem nuance toutefois ses propos en soulignant que «la seule chose qui pourrait être valable dans l’organisation de ce salon virtuel, c’est de dire que l’on existe toujours en tant qu’éditeurs.»
Pour sa part, Smaïl M’hand, directeur des éditions Hibr, souligne, suite à l’annonce de la possibilité d’un Sila virtuel : «Sincèrement, je n’ai pas compris le concept de ce salon virtuel. Certes, j’ai entendu l’annonce comme tout le monde, mais il n’y a eu aucune explication sur le concept.» Le responsable des éditions Hibr soulève la question du format même du livre qui sera présenté dans le cadre de salon virtuel. En l’occurrence, est-ce qu’il s’agirait d’un format numérique ou d’un format papier ? Il ajoute que «s’il s’agit de la version numérique, je ne connais pas beaucoup d’éditeurs qui sont prêts dans ce domaine. Et s’il s’agit d’une vente en ligne de la version papier du livre, quelles seraient les modalités de cette vente ?» Il affirme que «la meilleure façon d’organiser les choses dans le contexte actuel, c’est d’orienter les activités vers les librairies, si on veut vraiment relancer le secteur du livre».
Le directeur des éditions Frantz-Fanon, Amar Ingrachen, est, quant à lui, lapidaire face au concept d’un Sila virtuel, estimant que c’est «un caprice politique». Il explique ses propos en soulignant qu’«en Algérie, on n’a aucun moyen d’assurer la vente des livres d’une manière virtuelle en l’absence du e-commerce et un réseau internet défaillant». Il cite à titre d’exemple le cas d’un habitant de Bou Saada qui voudrait acheter un livre présenté sur la plateforme de ce salon virtuel et se pose la question : «Comment serait-il possible de lui faire parvenir son exemplaire avec un système postal défaillant et un système bancaire archaïque ?» Il nous annonce que face à la réalité du terrain en Algérie, «les éditions Frantz-Fanon ne vont pas participer à un salon virtuel car ce n’est pas sérieux». Ajoutant que «la seule manière d’organiser ce genre de salon, c’est d’être dans un pays hyper connecté et ce n’est pas le cas chez nous». Il enchaîne en assénant que «si on fait une chose on le fait sérieusement, ou s’en abstient».

Des nouveautés pour continuer d’exister
Impacté fortement par la pandémie de la Covid-19 et malgré l’annulation fort probable du Sila, qui marque habituellement la rentrée littéraire algérienne où sont présentés les nouveaux titres, certains éditeurs algériens continuent de résister aux effets de la crise sanitaire doublée d’une crise économique, en relevant le défi de présenter des nouveautés. A propos de l’impact de la pandémie, Amar Ingrachen des éditions Frantz-Fanon nous explique que durant les premiers mois du confinement la maison d’édition était à l’arrêt comme tout le monde et plus précisément toutes les activités en aval. C’est-à-dire, tout ce qui concerne la distribution et la commercialisation. Par contre, il y a eu un travail en amont durant les trois mois de confinement, en l’occurrence tout ce qui concerne la lecture et la correction des manuscrits, la reconfiguration du site internet de la maison d’édition et l’entretien des contacts avec les éditeurs et les libraires, que cela soit en Algérie ou à l’étranger. Quand la vie a repris son cours, la maison d’édition Frantz-Fanon a commencé à publier des nouveautés. Mais l’éditeur nous précise que «toutefois, il y a eu du changement en cette période de crise. Si en temps normal, on faisait des tirages avec une moyenne de 1 000 exemplaires, en cette période de crise on a réduit nos tirages à 250 exemplaires. A l’exemple des trois nouveaux livres de la collection Fac consacrés aux livres universitaires». Il ajoute avec optimiste que «la bonne nouvelle c’est que tous les exemplaires ont été épuisés. Ce qui signifie que malgré la crise, les livres ont bien marché». Amar Ingrachen annonce également la sortie prochaine d’une dizaine de nouveaux titres dont essentiellement des romans et des essais, notamment sur les langues en Algérie. En termes de nouveautés, les éditions Dalimen prévoient aussi la sortie de quelques nouveautés, dont le dernier roman d’Amine Zaoui, qui sera en librairie au mois de septembre prochain. «Un roman qui est d’une grande valeur universelle et pétri de dérisions. Je peux dire que ce roman est sublime, profond et où il y a beaucoup d’humour. C’est une véritable bouffée d’oxygène», nous confie l’éditrice Dalila Nadjam. Elle nous déclare également que «suite au confinement nous avons reçu beaucoup plus de manuscrits qu’habituellement de jeunes écrivains et écrivaines et d’une qualité exceptionnelle. On va œuvrer à les publier dès que possible». Par contre, Smaïl M’hand des éditions Hibr nous affirme que dans le contexte de la double crise sanitaire et économique, il s’est vu contraint de ne publier qu’un seul livre en langue arabe qui aborde l’histoire de la ville de Laghouat. Il nous confie à ce propos que «certes, nous avons quatre ou cinq projets qui sont prêts et il suffit juste de donner un bon de commande à l’imprimeur pour l’impression. Mais, est-ce que cela vaut la peine que je prenne ce risque ? Sincèrement, je suis vraiment hésitant».

Editeurs, un métier de résistance
Justement, la crise sanitaire a fait ressortir la difficulté du métier d’éditeur en Algérie et la fragilité de la chaîne du livre. Concernant l’avenir du métier d’éditeur, Smaïl M’hand estime que les temps vont être de plus en plus difficiles si la pandémie perdure. «Déjà en temps normal, pour une population de 40 millions d’habitants, on imprime un livre en moyenne à 1 000 exemplaires par titre. Maintenant, on se retrouve contraint d’imprimer entre 250 et au grand maximum 500 exemplaires. C’est dommage, mais c’est la triste réalité». Il enchaîne : «Certes, on travaille dans un domaine difficile, mais on va continuer à faire de la résistance.» Le responsable des éditions Hibr nous affirme, avec une conviction profonde, que «personnellement, je fais ce métier par passion et je n’ai pas envie de changer de métier. C’est ce qui me pousse à résister malgré ce contexte très difficile.»
Dans le même esprit de poursuivre le métier d’éditeur en faisant abstraction des difficultés, tout en gardant la lucidité de la réalité de ce secteur, l’éditrice Dalila Nadjem nous confie que «les éditeurs ne baisseront pas les bras. Ils tiennent le coup, même s’ils sont en perte sèche». Soulignant que «c’est un métier qu’on a dans la peau. Il y va de l’image de l’Algérie et de la mémoire algérienne. Si on baisse les bras et que l’on abandonne toutes ces activités culturelles, c’est la mémoire de l’Algérie qui va disparaître et nous sommes les garants de cette mémoire grâce aux écrivaines et écrivains.»
Pour sa part, Amar Ingrachen nous explique que pour un éditeur, rester trois mois sans travailler, cela a «impact fort», car déjà en temps normal la situation n’est pas au beau fixe. Il confie que «ce je déplore amèrement, c’est que les autorités en charge du secteur se sont illustrées par leur absence en cette période de crise». Il précise ses propos en estimant que «malheureusement, au lieu d’aller vers plus de liberté, les autorités en charge du secteur excellent dans la bureaucratisation outrancière de la culture». L’éditeur nous affirme que le confinement a pratiquement «étranglé le secteur du livre» parce que les moyens du marché alternatif, qui est le marché sur internet, n’ont pas fonctionné. Il cite à ce sujet le contraste avec les pays où le e-commerce est fonctionnel, comme les Etats-Unis qui, malgré la forte crise sanitaire qu’ils subissent, ont vu la vente en ligne passer de 5% à 90%. Selon notre interlocuteur, «le paiement électronique et la fluidité du système postal ont permis d’atténuer les effets de la crise, ce qui n’est pas le cas chez nous.»
Face à cet état des lieux pas très reluisant, le directeur des éditions Frantz-Fanon interpelle les premiers responsables de la Culture pour s’impliquer davantage pour la relance de ce secteur qui «souffre depuis des lustres». Il déclare à ce sujet que «c’est de la responsabilité des autorités et du ministère de la Culture et des Arts. Qu’ils rendent la création de librairies rentable, qu’ils facilitent l’édition du livre, qu’ils défiscalisent l’activité du livre». Concluant qu’«un livre, si on l’édite c’est pour être lu et non pas pour être stocké. Un livre pour être lu a besoin d’être distribué partout. Un livre a aussi besoin que l’on en parle et le ministère de la Culture ne fait rien pour la promotion du livre auprès des Algériens». n