Les litiges commerciaux dans le monde et la guerre que se livrent les géants américain et chinois ont un lourd impact sur l’économie mondiale. Ce constat établi mardi dernier par le Fonds monétaire international (FMI) à l’occasion de sa prochaine réunion annuelle avec la Banque mondiale et les argentiers des différents pays de la planète à Washington est accompagné de l’avertissement de l’affaiblissement général des activités manufacturières et des investissements.

Selon la nouvelle directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva «les effets cumulés des divers conflits commerciaux sur l’économie mondiale pourraient se traduire par la perte d’environ 700 milliards de dollars américains d’ici à 2020, soit environ 0,8 % du PIB global», a déclaré la directrice générale du FMI au cours d’un événement organisé au siège de l’organisme de prêt international, en prévision de la réunion annuelle du FMI et de la Banque mondiale la semaine prochaine. «A titre indicatif, cela correspond à peu près au volume de l’ensemble de l’économie suisse», a souligné la cheffe du FMI, en poste depuis le 1er octobre.
Le conflit commercial américano-chinois a non seulement fait augmenter les coûts directs pour les entreprises et les consommateurs, mais a également eu des effets secondaires, comme une perte de confiance et une réaction négative du marché, a déclaré Mme Georgieva. «Les résultats sont clairs. Dans une guerre commerciale, tout le monde est perdant. Nous devons donc travailler ensemble dès à présent, afin de trouver une solution durable en matière de commerce», a-t-elle affirmé en soulignant que l’économie mondiale connaissait en ce moment un «ralentissement synchronisé» et en préconisant contre ce phénomène «action politique synchronisée» afin d’accélérer la croissance et de construire des économies plus résilientes. Mme Georgieva a indiqué que les politiques prioritaires à mettre en place comprenaient un usage plus sage des politiques monétaires, une amélioration de la stabilité financière, la création d’outils budgétaires capables de faire face aux défis actuels, et la mise en œuvre de réformes structurelles permettant d’assurer la croissance future. Elle a également déclaré que l’une des priorités du FMI devait être d’aider les pays à réduire leurs émissions de carbone et à devenir plus résistants au changement climatique, et a exhorté tous les pays du monde à fixer «un prix nettement plus élevé pour le carbone ». De nouvelles recherches menées par le FMI ont confirmé que les taxes sur le carbone pouvaient être l’un des outils les plus puissants et les plus efficaces dans ce domaine, a déclaré Mme Georgieva. «Mais la clé est ici de modifier les systèmes de taxation, pas juste d’ajouter une nouvelle taxe », a-t-elle ajouté.
Banque mondiale : la guerre commerciale compromet le développement
des pays pauvres
Du côté de la Banque mondiale, on partage le constat négatif des guerres commerciales sur l’économie mondiale en alertant cette fois sur ses conséquences sur les pays pauvres et en voie de développement. Dans un entretien avec l’AFP, l’économiste en chef de la BM, Pinelopi Koujianou Goldberg, affirme que « les tensions commerciales ont accru l’incertitude, ce qui a soudainement diminué les investissements». Or, ces pays fragiles, qui ne disposent pas de capital propre à l’instar des pays pauvres d’Afrique, ont fondamentalement besoin d’investissements étrangers pour se développer, a-t-elle expliqué. La diminution «significative» de ces investissements est d’autant plus problématique que ceux-ci ne s’étaient «jamais vraiment redressés après la crise financière» de 2008, a souligné l’économiste.
Si cette tendance se poursuit, «certains pays ne parviendront jamais à sortir de la pauvreté», dit-elle. Pire, des pays qui avaient réussi à s’extirper de la pauvreté, aujourd’hui considérés comme économies à revenus intermédiaires, pourraient revenir en arrière, pronostique-t-elle. Et sans croissance, les gens resteront englués dans la pauvreté, condamnés à survivre avec moins de 5,5 dollars par jour.
Mme Koujianou Goldberg reconnaît que de nombreux économistes avaient sous-estimé les répercussions de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine lancée en mars 2018. «Nous étions nombreux à penser que les tensions commerciales étaient un phénomène temporaire et qu’elles auraient déjà disparu d’ici
à aujourd’hui», a-t-elle admis. Au contraire, ces tensions ont «dégénéré» au fil du temps et personne ne sait comment elles vont se terminer, déplore-t-elle. Dans un rapport publié mardi sur les chaînes mondiales de valeur, la Banque mondiale note que si le conflit commercial venait à s’aggraver et à saper encore davantage la confiance, «les effets sur la croissance mondiale et la pauvreté pourraient être considérables». «Plus de 30 millions de personnes pourraient sombrer dans la pauvreté et le revenu mondial pourrait chuter, jusqu’à 1.400 milliards de dollars», selon les calculs de l’institution.

L’environnement en question
Dans ce contexte, Pinelopi Koujianou Goldberg rappelle l’importance des chaînes mondiales de valeur qui ont contribué ces dernières décennies à transformer les économies des pays les plus pauvres. Ces chaînes permettent aux pays pauvres de se spécialiser dans la fabrication d’un produit spécifique (une pièce détachée automobile par exemple) et de s’enrichir sans avoir à construire des industries entières en partant du néant.
Selon l’économiste, tous les pays ont beaucoup à gagner en accélérant les réformes pour accroître le commerce international. Elle préconise ainsi des mesures simples pour faciliter les échanges en améliorant par exemple la logistique douanière afin de s’assurer que «les produits ne restent pas bloqués d’un côté de la frontière» pendant des jours voire des semaines. Dans une note positive, elle se félicite que des pays ayant déjà franchi des étapes dans l’échelle de la chaîne de valeur, comme le Vietnam ou le Bangladesh, aspirent à monter d’autres échelons pour ne pas «rester coincés dans la production textile». Pour ce faire, «ils doivent investir dans le capital humain» car il est impossible de fabriquer des produits sophistiqués sans une main-d’oeuvre qualifiée. De plus, ils doivent investir dans la recherche et le développement et dans la protection des droits de propriété intellectuelle.
Interrogée sur les effets néfastes du commerce international sur l’environnement, l’économiste reconnaît que cela entraîne une augmentation des émissions de dioxyde de carbone (CO2) provenant des transports et un excès de déchets -en particulier dans les domaines de l’électronique et des plastiques- provenant de l’emballage des marchandises. Mais «dans les pays en développement, il est beaucoup plus défendable de donner la priorité à l’élimination de l’extrême pauvreté qu’au coût de l’emballage associé aux chaînes de valeur mondiales», note-t-elle. Et de noter que le commerce «a aussi des effets bénéfiques pour l’environnement». «Prenons l’exemple d’un vélo électrique fabriqué à Shanghaï, avec l’apport de 20 pays», dit-elle. «Il s’agit donc d’un produit classique de la chaîne de valeur mondiale. Et c’est bon pour l’environnement». Mme Koujianou Goldberg conclut enfin que les pays les plus avancés ont la responsabilité de prendre des initiatives avant de demander aux pays en développement de leur emboîter le pas.