A l’approche du 57e vendredi du Hirak, le débat de voir ou de ne pas voir les Algériennes et les Algériens sortir dans la rue déchaîne les passions au temps du Covid-19. Et de plus en plus d’appels à « la sagesse », à « la préservation de la santé publique » et à « trouver d’autres » moyens de lutte pour une période, se multiplient. La propagation rapide du Coronavirus et le risque que constituent les lieux de rassemblement ne laissent plus aucune chance aux « Hirakistes » que de se plier à la science et écouter les spécialistes. Nombreux acteurs du mouvement populaire ont, en effet, appelé à suspendre le Hirak, pour une période, estimant que le risque était trop gros pour les citoyens. Des appels qui interviennent après 3 jours de polémiques et d’hésitations chez certains. D’ailleurs, même « les marches de vendredi passées ne devaient pas avoir lieu », estimaient les plus prudents, tandis que ceux qui s’attachaient à la poursuite du mouvement réclamaient des « mesures courageuses » de la part du pouvoir. Dans un post publié sur sa page Facebook, l’avocat et militant des droits de l’Homme Mostefa Bouchachi a écrit que « la sagesse suggère la suspension temporaire des marches pour préserver la santé publique, en attendant les développements ». Pour l’avocat, figure incontestable du Hirak depuis ses débuts, il s’agit de « la façon idéale de préserver le civisme du Hirak », appelant par la même occasion les acteurs du mouvement à « réfléchir ensemble à des alternatives ». Et si Bouchachi n’a pas proposé une autre démarche pour le moment, ce n’est pas le cas du militant politique Djamel Zenati. Pour ce dernier, « cette pandémie doit interroger davantage les consciences eu égard à l’état de délabrement de nos structures sanitaires et l’irresponsabilité des gouvernants » surtout que, ajoute-t-il, « les institutions en place ont été imaginées et construites dans la seule perspective de contrôler et réprimer les populations et non les protéger ». Il estime, ainsi, que le peuple doit compter sur lui-même et « inventer les mécanismes et adopter les attitudes susceptibles de faire face». La figure de proue du mouvement berbère propose à cet effet de « surseoir momentanément aux marches populaires » et propose d’« observer une grève générale hebdomadaire tous les mardis » et de faire du vendredi « la journée du mahraz (de 18h à 19h) ». Djamel Zenati appelle aussi à « inonder les espaces publics et privés de banderoles, affiches, pancartes et tout autre support d’expression » et enfin à envisager l’organisation de cortèges de véhicules. Pour lui, « notre devoir en ce moment crucial consiste à concilier protection et protestation et non les opposer ».
Quelle alternative ?
De son côté, Saïd Sadi, a écrit : « En révolution, la raison prime la passion. Pour vivre libre, il faut être vivant. » Un appel on ne peut plus clair à l’arrêt des marches pour une période. C’est également l’avis de son successeur à la tête du RCD. Mohcine Belabbas a estimé que
« faire prévaloir et prioriser la santé des Algériens est de la responsabilité de tous ». Pour sa part, Said Salhi, de la LADDH, qui était dans un premier temps attaché au maintien des manifestations, a fini par lâcher : « A ce stade, notre responsabilités est de suspendre les marches et s’unir et se mobiliser contre le corona. Priorité nationale », tout en pointant du doigt le pouvoir qui, selon lui, ferait «mieux de s’occuper de tous les espaces publics, facteurs de contamination du coronavirus », car « le Hirak porteur de vie et d’espoirs sera à la hauteur du défi et de la responsabilité ».
Les autorités ont, pour rappel, déjà appelé à la raison estimant grand le danger de propagation du Covid-19 lors des marches. Invité de la chaîne III de la radio nationale, Abderrahmane Benbouzid, ministre de la Santé, a expliqué qu’« au-delà des revendications populaires que je respecte, le Hirak est avant tout un regroupement de personnes parmi lesquelles il pourrait y avoir des porteurs du coronavirus qui risquent de contaminer d’autres. Donc, scientifiquement, il est très dangereux de le poursuivre ».
Les étudiants partagés
Ces appels interviennent enfin à la veille de la marche des étudiants aujourd’hui. Lesquels étaient restés partagés sur la nécessité de poursuivre ou non les manifestations de mardi. Un hashtag « Mettez vos bavettes sans complexe » a été largement partagé, hier, sur les pages Facebook des étudiants impliqués dans le Hirak, alors que des pages ont réalisé des sondages.
« Hirak des étudiants de Annaba » qui s’est alors interrogé « si vous êtes pour la poursuite des marches avec des mesures préventives ou leur suspension temporaire » est arrivé à un résultat de 55% des votants pour la suspension contre 45 pour la poursuite du mouvement.
« Le Carré » de Tizi Ouzou a posé la problématique autrement, c’est-à-dire au cas où les marches seraient suspendues, le Hirak jouerait-il sa survie. Et ils étaient 75% à penser que le Hirak ne s’arrêtera pas, même avec une suspension momentanée des marches. Mais, hormis quelques avis personnels, il n’y a pas eu d’appel clair publié par un quelconque groupe pour la suspension des marches. Ce qui laisse donc planer le suspense sur le mardi 56 des étudiants. Que décideront-ils ?<