La recherche sur le fait colonial voit arriver en France de nouveaux noms avec de nouveaux regards sur les systèmes de domination politique et sécuritaire qu’il produit et les résistances qu’il génère jusque dans l’Hexagone. Parmi eux, Léopold Lambert, un architecte de formation et chercheur qui dit s’inspirer des travaux de Mathieu Rigouste et de Samia Henni entre autres. Il vient de publier aux éditions «Premiers matins de novembre» (PMN) une» histoire spatiale du continuum colonial français», un ouvrage de plus de 300 pages au travers duquel il explore la dimension spatiale de l’état d’urgence, outil de répression et de contre-insurrection, en faisant le rapprochement entre l’Algérie durant la guerre de Libération, la Nouvelle-Calédonie et les banlieues en révolte durant le milieu des années 2000. Entretien.

Propos recueillis par Nordine Azzouz
Reporters : «Etats d’urgence, une histoire spatiale du continuum colonial français» est votre dernier livre. Il découle de la même démarche de recherche et de réflexion que vous poursuivez depuis des années sur la relation entre l’espace et le(s) pouvoir(s). Vous semblez y défendre l’idée que quels que soient le temps et l’espace où s’établit le fait colonial, il reste déterminé par la même logique sécuritaire en cas de situation de révolte ou d’insurrection. Sans exception ?
Léopold Lambert : Merci beaucoup pour vos questions. Il est vrai que le livre est construit autour de trois grands soulèvements, la Révolution algérienne, l’Insurrection kanak de 1984-1988 et la Révolte des banlieues françaises en 2005, et donc trois moments de contre-insurrection coloniale intenses. Néanmoins, la manière dont un empire colonial comme celui de la France contrôle les peuples colonisés ne change pas radicalement entre un temps dit «normal» -encore faudrait-il savoir ce que serait ce temps normal colonial- et un temps de contre-révolution. C’est d’ailleurs tout mon argument à propos de cette loi coloniale qu’on a appelé état d’urgence ; ses logiques sécuritaires ne sont qu’une exacerbation de structures de contrôles qui, elles, sont continues dans le contexte colonial, ou bien dans celui, plus complexe peut-être, de ce qu’on pourrait appeler un système de sous-citoyenneté raciste en France. Dans le cadre d’un travail qui croise et révèle des ponts entre différents espace-temps, impliquant des personnes et des peuples différents, il est crucial de dire que chaque situation coloniale est unique et, comme je l’explique dans l’introduction du livre, il ne faut surtout pas aplatir les innombrables spécificités de chaque contexte et de chaque lutte. Ce qui est commun, en revanche, ce sont les principes de fonctionnement du colonialisme français : l’extractivisme des ressources (matérielles et humaines), le contrôle administratif et policier des peuples colonisés et, dans le cas du colonialisme de peuplement, la mise en minorité (de nombre, ou plus simplement, de pouvoir politique et économique) de la population autochtone au profit d’une population de colons. Le colonialisme manque d’imagination et ne fait que peu de cas des spécificités de chaque pays dans lequel il s’applique. Les mêmes fonctionnaires, militaires, administrateurs naviguent entre les différentes colonies et, il est vrai qu’ils apprennent de leurs erreurs, se perfectionnent et s’en vont appliquer leurs compétences mortifères ailleurs.



Votre travail sur l’architecture comme discipline «nécessairement politique», selon vos propres mots, vous conduit à la réflexion sur la manière dont s’organisent les espaces urbains en situation de sujétion ou de domination d’un groupe humain par un autre. On pense à votre livre sur la «politique du bulldozer» que pratique Israël contre les Palestiniens, on pense aussi à votre conférence, il y a quelques années à Ljubljana, sur la «Militarisation de la ville : de Jérusalem à Oakland. Analyse d’une violence de l’architecture»… Peut-on parler d’appareil architectural comme on peut parler d’appareil de domination et de contrôle des populations ?
Oui tout-à-fait. Ce que vous évoquez est en effet au centre de mon travail d’écriture depuis une douzaine d’années — j’ai 35 ans et ai reçu mon diplôme d’architecte en 2008. Je perçois l’architecture comme la discipline qui organise les corps dans l’espace. Si on accepte de voir l’environnement bâti autour de nous de cette manière, il est aisé de comprendre que celui-ci est très fortement marqué par des enjeux de pouvoir. Pour y réfléchir, je reviens souvent à l’élément fondamental de l’architecture : le mur. Bien-sur, on peut penser aux exemples les plus extrêmes du mur, celui de l’apartheid en Palestine, ceux entre le Sahara occidental et l’Algérie, ou bien, comme j’en parle dans le livre, ceux construits autour du port de Calais à l’encontre des personnes exilées. On peut également penser aux murs des camps et des prisons, comme je tente de le faire dans le livre, qu’il s’agisse des camps dits «de regroupement», de la prison de Barberousse, celle du Camp-Est à Nouméa. Ces murs-là sont des architectures d’une immense violence et les architectes qui les ont dessinées en sont responsables au même titre que les acteurs politiques qui ont décidé de leur construction. Néanmoins, je trouve utile de réfléchir à d’autres murs, moins spectaculaires, mais qui nous entourent en permanence et qui nous contrôlent sans même que nous y pensions.
L’argument qu’il me semble crucial de réarticuler ici est l’impossibilité de l’innocence de l’architecture. Il existe des architectures de l’enfermement, du contrôle et de la contre-révolution, mais il n’existe pas d’architectures de l’émancipation. Certains espaces participent en un sens à la lutte révolutionnaire. Le paradigme d’un tel espace est la Casbah d’Alger que je décris longuement dans le livre. Cependant, même la Casbah ne peut prétendre incarner une architecture de l’émancipation. Constater qu’une architecture participe à la lutte révolutionnaire veut seulement dire qu’elle incarne un terrain poreux, sinueux et approprié à souhait pour les personnes qui la connaissent comme leur poche, c’est-à-dire ses habitants, au contraire des parachutistes coloniaux. La connaissance et la maîtrise du terrain montagneux de Diên Biên Phu, puis des Aurès et de Kabylie, avait permis aux révolutionnaires respectivement du Viet Minh et de l’ALN de soutenir un combat contre la troisième puissance mondiale militaire des années 1950. De même, le terrain de la Casbah permet de fortement bouleverser la dimension foncièrement asymétrique du combat entre le FLN et les parachutistes coloniaux français. C’est d’ailleurs pour tout ce que la Casbah représente qu’avec deux amies, nous avions lancé cette lettre ouverte à Jean Nouvel pour lui demander de renoncer à son poste de rénovateur en chef !

Vous dites que la notion de «continuum colonial», que vous analysez dans votre ouvrage, n’est pas à prendre comme synonyme de «continuité historique», mais plutôt comme une définition «physique» de l’espace-temps colonial. Où se situe la différence ?
Oui, c’est une notion qu’on trouve dans les travaux intellectuels militants en France et, bien souvent, on pourrait substituer au terme de «continuum» celui de «continuité temporelle». Ce qui m’intéresse dans le concept de continuum tel que la physique le définit, c’est le principe d’espace temps. Lorsque j’utilise cette idée de continuum colonial tout au long du livre, c’est donc pour parler autant du temps que de l’espace, en particulier au sein des nombreux pays qui ont eu à subir la domination coloniale française. En lisant le continuum colonial de cette manière, on peut analyser avec plus de justesse le fait que les essais nucléaires aient été déplacés de l’Algérie indépendante a Ma’ohi Nui (le nom autochtone de la Polynésie française) en 1966, ou bien que le général responsable du massacre d’Ouvéa en Kanaky (Nouvelle-Calédonie) en mai 1988 ait été sous les ordres de Massu durant la bataille d’Alger, etc.

Dans «Etats d’urgence…», la Nouvelle-Calédonie occupe une place centrale. Vous sachant bien connaître ce territoire, son histoire et ses enjeux actuels, vous auriez pu lui consacrer l’entièreté de votre ouvrage. Pourtant, vous avez choisi d’aborder une partie de son histoire – l’insurrection kanak durant le milieu des années 1980 – en faisant des comparaisons avec la révolution anticoloniale algérienne (1954-1962), et les révoltes dans les quartiers populaires des banlieues françaises (2005-2017). Pourquoi ce choix ? Quels liens y a-t-il entre ces espaces-temps géographiquement et topologiquement très différents ?
Déjà, je ne me sens pas du tout légitime à l’idée d’écrire un livre sur ce qu’à la suite des indépendantistes kanak, j’appelle Kanaky. J’habite à 17 000 kilomètres de ce pays et bien que ce dernier soit entré profondément dans mon cœur durant ce processus de recherches et mes deux visites là-bas, écrire un livre sur le mouvement indépendantiste kanak dans ma position consisterait une forme d’extractivisme assez dérangeant. Ce que le livre essaye de faire, c’est de bâtir ou de révéler des ponts entre ces trois espaces-temps. Les ponts les plus évidents sont à trouver dans la contre-révolution coloniale et l’état d’urgence, qui est l’objet principal du livre, en est l’exemple le plus évident. Il y a aussi la «rencontre» entre les déportés de l’insurrection des Mokrani de 1871, ceux de la Commune de Paris, et les Kanak révoltés de 1878 avec laquelle le livre débute. Néanmoins, les ponts (conscients ou non) existent également dans les luttes anticoloniales et dans les formes de solidarité. Ces ponts sont plus souvent faits entre la Révolution algérienne et les différents moments et lieux d’organisations des luttes de l’immigration en France. C’est bien normal, car beaucoup de militants de ces luttes sont Algériens ou ont des parents algériens. La continuité est donc rendue plus évidente.

Dans votre thèse, la loi du 3 avril 1955 décrétée en Algérie apparaît comme une borne chronologique et légale fondamentale. Quel enseignement délivre-t-elle quand on s’intéresse à la manière dont la répression d’Etat se construit en situation de contre-insurrection en Nouvelle-Calédonie ou de maintien de l’ordre dans les banlieues ?
Ce qu’il faut retenir de l’état d’urgence, c’est que cette loi ne vient qu’exacerber des logiques coloniales qui, elles, existent en continu. L’autre chose qu’on peut observer, c’est que l’état d’urgence s’applique sur des territoires spécifiques contre des personnes spécifiques. En 1955, c’était en Algérie. En 1985, c’est surtout les tribus kanak qui en ont fait les frais. En 2005, c’était de manière très claire les quartiers populaires de France avec des couvre-feux très spécifiques, comme dans le quartier de la Madeleine à Evreux. Et en 2015-2017, bien que l’état d’urgence soit déclaré partout en France et dans les départements dits «d’outre-mer», on a bien vu que les foyers visés par les perquisitions et les assignations à résidence étaient presque exclusivement des foyers musulmans. Il existe beaucoup d’autres choses à retenir mais une dernière, importante à noter ici, est que l’état d’urgence a été pérennisé dans le droit commun par Emmanuel Macron, en octobre 2017, par l’intermédiaire de la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme. Nous vivons donc toujours au sein de ce régime.

La lecture de votre livre nous fait découvrir que les artisans ou les acteurs de la répression et du «maintien de l’ordre», en situation de contre-insurrection dans un espace colonial, sont souvent les mêmes, que l’on soit en Algérie, en Afrique du Nord, aux Antilles, en Nouvelle-Calédonie ou même en France. On pense à la figure de Papon, par exemple… Comment expliquer cette réalité ? Que nous enseigne-t-elle sur la façon dont s’organise l’imaginaire, on allait dire, des corps de sécurité, comme l’armée ou la police, face à ce qu’ils perçoivent comme un risque ou une menace à l’ordre établi ?
A chaque fois qu’un haut-fonctionnaire, un administrateur colonial ou bien un officier militaire est cité dans le livre, j’établis une sorte de cartographie de son parcours. Comme vous l’avez dit, il est loin d’être rare qu’un ancien administrateur colonial en Algérie dans les années 50 devient préfet de Guadeloupe ou de la Réunion dans les années 1960, puis préfet d’un département français comptant de nombreux quartiers populaires comme la Seine-Saint-Denis ou le Val-d’Oise, par exemple. De la même manière, de nombreux officiers militaires chargés de la contre-révolution coloniale en Algérie arrivaient tout juste d’une défaite cuisante au Viet-Nam et on les retrouve parfois dans la guerre menée aux indépendantistes kanak dans les années 1980.
Maurice Papon est le plus parlant de ces exemples, comme Bugeaud l’avait été au 19e siècle. Condamné en 1997 pour complicité de crimes contre l’humanité pour sa participation à la déportation vers les camps de la mort de plus de 1 600 personnes juives, entre 1942 et 1944, il a ensuite été administrateur colonial au Maroc, puis préfet de Constantine à deux reprises. Après deux ans à lutter contre la Révolution à Constantine, il a été rappelé à Paris pour être le préfet de police et organise des rafles contre les Algériens à Paris en 1958, ré-utilisant le Vélodrome d’Hiver comme centre de détention, seize ans après la rafle de la police française contre les Juifs. Et bien sûr, c’est lui qui supervise le massacre du 17 octobre 1961 depuis la salle des commandes de la préfecture de police de Paris.
En faisant cette cartographie des «hommes du continuum colonial», je ne cherche pas à individualiser les responsabilités liées à la violence coloniale, mais plutôt à en montrer la machinerie qui fait naviguer tous ces hommes, les forme et ré-utilise leurs savoirs et compétences dans d’autres géographies coloniales.

Vous êtes proche des mouvements antiracistes et anticoloniaux en France. Quelle est leur réalité aujourd’hui, alors que le paysage politique dans l’Hexagone semble, à la veille de la présidentielle de 2022, de plus en plus marqué par des discours hostiles au Sud global, pourrait-on dire, à l’immigration et aux étrangers ?
Cela fait des années que nous affrontons une intensification du racisme, en particulier de l’islamophobie, de la violence policière, du harcèlement des étrangers et du révisionnisme historique vis-à-vis de l’histoire du colonialisme. Beaucoup de militants (de militantes !) et d’organisations font un gros travail et, de manière générale, ont permis de remporter des victoires politiques ces dix dernières années. Cependant, entre les dissolutions forcées, les mises au pilori dans la presse et, je regrette de le dire, les disputes en interne, il est difficile d’être optimiste. Mais qui sait ? Parfois, la révolte survient après un moment difficile comme celui-ci. Lorsqu’elle arrivera, nous aurons besoin de la solidarité de nos amis partout ailleurs dans le monde !

Votre livre devrait trouver un bel écho auprès du lectorat algérien. Quand sera-t-il diffusé en Algérie ?
Pour le moment, nous profitons habilement de la stratégie de la France en termes de diffusion des livres en langue française, qui permet d’envoyer des ouvrages un peu partout dans le monde pour des frais de ports assez modiques. Celles et ceux qui, en Algérie, seraient curieux de le lire peuvent ainsi le commander sur le site des éditions Premiers matins de novembre (un hommage au groupe de rap La Rumeur et à la Révolution algérienne). Néanmoins, une diffusion en Algérie serait une manière formidable de provoquer des conversations très intéressantes et nous aimerions beaucoup trouver un partenariat avec une maison d’édition algérienne pour ce faire. N’hésitez pas à nous écrire !

ÉTATS D’URGENCE, UNE HISTOIRE SPATIALE DU CONTINUUM COLONIAL FRANÇAIS – LÉOPOLD LAMBERT, préfaces de Nacira Guénif-Souilamas et de Anthony Tutugoro, Premiers matins de novembre Editions. Toulouse, 2021