Mohamed Salah serait-il aujourd’hui tout simplement le meilleur joueur du monde ? À la conclusion du récital donné ce samedi devant le public de Vicarage Road, interrogé par un journaliste qui le pensait clairement lui-même, Jürgen Klopp le dit sans le dire, tout en le disant, sachant que tout le monde l’avait compris, à commencer par ceux qui avaient eu le privilège d’être les témoins de la dernière démonstration en date du virtuose. L’attaquant égyptien des Reds avait bien joué comme le «meilleur joueur du monde», comme il le fait de match en match depuis le début de la saison. S’il ne l’était pas, c’était rudement bien imité.
S’arrêter trop longtemps sur les statistiques ne servirait à rien, encore que celles-là sortent de l’ordinaire. Toutes les fois, sauf une, que Salah est apparu sous le maillot de Liverpool cette saison, toutes les fois, il a marqué, en championnat comme en Ligue des champions. Et quels buts ! Personne n’a atteint la barre des 100 buts dans l’élite pour les Reds aussi rapidement que lui – en 151 matches seulement, un de moins que Roger Hunt, la légende qui vient de nous quitter. Etc, etc.
Mais Mohamed Salah est entré dans une dimension qu’on ne mesure pas en chiffres, dans laquelle le beau se confond avec le vrai, une dimension dans laquelle n’évoluent que les plus grands quand ils atteignent un état de grâce, comme George Best en 1968, Pelé en 1970, Michel Platini en 1984, Diego Maradona en 1986, et dont Leo Messi continue d’explorer l’infinité. Cela s’appelle la plénitude, un état de majesté dont on n’était pas absolument certain que Salah l’atteindrait. En août dernier, âgé de 29 ans, il sortait d’une saison difficile – au regard de ce qu’il avait accompli auparavant, s’entend – au terme de laquelle on se demandait si, après avoir tant contribué à faire de Liverpool un champion d’Angleterre et d’Europe, il était toujours habité de la même faim qui avait fait de lui le «Footballeur de l’année» pour les journalistes comme pour ses pairs en 2017-2018. Cette question ne se pose plus.
UN RÉPERTOIRE QUI NE CESSE DE S’ÉTENDRE
Le chef-d’œuvre qu’il nous offrit contre Watford ne se limitait pas à un but, qui sera sans doute celui de l’année quand l’heure sera venue de faire le tri en mai prochain. Vous aurez tous vu, je l’espère, comment, isolé dans un mouchoir de poche (un tout petit mouchoir, la poche étant de celles dans lesquelles on peut glisser quelques pièces de monnaie, pas un portefeuille), il se joua de trois défenseurs en un contrôle, un rateau génial et un crochet pour placer le ballon dans le petit filet du but de Ben Foster ; un de ces buts qui vous coupent le souffle et vous privent de la parole, comme cela fut d’ailleurs le cas pour Jermaine Jenas, le consultant choisi par BT Sport pour l’occasion.
Mais ç’avait déjà été le cas pour la passe ô combien décisive qu’il délivra pour Sadio Mané dès la neuvième minute du match. Ce genre de service, délivré de l’extérieur du gauche, est de ceux qu’on associe d’ordinaire (d’extraordinaire?) à Kevin de Bruyne quand celui-ci est tout particulièrement inspiré, pas à un «pur attaquant» comme l’Egyptien. Quel autre «pur attaquant» en serait capable, et même seulement capable de l’imaginer aujourd’hui ? Karim Benzema, peut-être, qui vit lui aussi une de ces périodes d’exception. Messi. Et c’est tout.
Le «pur attaquant» est d’ailleurs davantage que cela, et continue d’ajouter au répertoire qui avait ébloui d’entrée de jeu quand il avait trouvé son home sur les bords de la Mersey, au point que, vu la force de l’explosion (44 buts en 52 rencontres), on se demandait si la bombe exploserait deux fois. On oublie qu’avant de faire du flanc droit sa propriété, son entraîneur lui avait fréquemment demandé de se placer en pointe et qu’en 2018-2019, par exemple, c’est au poste de numéro 9 qu’il avait marqué la majorité de ses vingt-sept buts pour Liverpool.

RUSH, DALGLISH, GERRARD… ET SALAH
Sa palette est aujourd’hui celle d’un meneur de jeu autant que d’un finisseur, sa particularité étant qu’il opère depuis une position excentrée, sans que son efficacité en ait souffert. Il a gagné en puissance – au niveau du torse, en particulier -, mais sans perdre de sa capacité d’accélération, comme les footballeurs qui passent trop de temps au gymnase en font souvent la malheureuse expérience.
Regardez-le lorsque, sur les contres en particulier, il enclenche la vitesse supérieure; c’est presque instantanément qu’il atteint la vélocité nécessaire pour laisser son vis-à-vis sur place (comme le pauvre Danny Rose en fit l’expérience pendant 90 minutes, Rose qui aurait sans doute remercié Claudio Ranieri si celui-ci avait abrégé son calvaire). Ou sur les fesses (dans le cas du pauvre Craig Cathcart, sur le but-miracle que l’on sait). Tout comme Messi, Salah est capable de multiplier les touches de balle en mouvement, en augmentant le rythme de ses foulées sans ralentir pour autant – à la manière d’un Michael Johnson plus que d’un Carl Lewis. Oui, Salah est grand. Il se peut qu’il soit, bizarrement, trop complet, et pas suffisamment égoïste pour que l’on parle de lui dans le même souffle que quelques autres joueurs à qui on promet un accessit dans le classement du Ballon d’Or. Son nom, curieusement, est souvent oublié quand on dresse leur liste. Mais à Anfield, on voit les choses autrement. A Anfield, on sait à qui on a affaire. A Anfield, il y a eu Rush, il y a eu Dalglish, il y a eu Gerrard. Désormais, il y a Salah.