Coïncidence ou plan de communication pour mieux «vendre» les législatives aux Algériens indécis ? C’est la question qu’on est enclin à se poser depuis que le chef de l’Etat a fait le choix de s’adresser en quelques jours seulement à des médias internationaux d’audience importante dans notre pays pour exposer sa perception du contexte politique national et s’impliquer dans le débat de la campagne pour les législatives du samedi 12 juin 2021.

Par Halim Midouni
Une semaine après son entretien avec l’hebdomadaire parisien Le Point, M. Tebboune a accordé hier un grand entretien à la chaine qatarie Al Jazeera, en recevant son journaliste algérien Abdelkader Ayadh, un ancien de la télévision publique. En le faisant, il a contribué à redonner de l’intérêt à cette campagne qui s’est terminée hier et lui a procuré une audience qui devrait être au moins conforme au poids médiatique du network qatari et à sa puissance de pénétration dans les foyers de la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord (MENA).
On ne sait pas où en sont maintenant les scores de cette chaine dans les foyers algériens. La question mérite une mise à jour depuis l’arrivée dans le paysage audiovisuel algérien (PAD) des chaines de télévision privées algériennes de droit étranger, dont l’émergence a été pensée voilà presque dix ans par les autorités algériennes comme une riposte à l’influence de ce grand média et de ses concurrents des pays du Golfe sur l’opinion algérienne. Mais, il n’est pas risqué d’affirmer qu’Al Jazeera, qui a fait une couverture quasi instantanée des évènements de Gaza et des territoires palestiniens occupés, a semblé regagner des points auprès d’une partie importante du public algérien. Un retour à confirmer avec un sondage sérieux. D’ici là, l’entretien que lui a accordé le président de la République a trouvé sa cible au moins pour la raison que toutes les chaines algériennes offshores, sans compter les médias de l’Etat et la presse écrite privée, l’ont repris presque intégralement sous forme de bande annonce qui n’implique l’achat de droits d’image ou en exploitant de larges extraits. Ce qui garantit pour l’entretien présidentiel une audience certaine auprès du téléspectateur algérien, une performance certes difficile à mesurer exactement et sérieusement, faute d’instituts de sondage réactifs à l’importance de l’évènement, mais dont il s’agira d’en faire le bilan a postériori quand il sera question de faire l’inventaire général de la campagne et du scrutin législatif lui-même, après le 12 juin.
Même si le sujet fait débat entre ceux qui croient à la «télécratie» dixit Jean-Jacques Servan-Schreiber et que la télévision peut façonner l’opinion ou l’orienter, et ceux qui jurent que l’électeur a les moyens de s’en méfier et d’avoir son propre jugement, il sera donc question de vérifier en quoi les grands médias internationaux sont susceptibles ou non d’influencer ou d’orienter l’avis politique en général dans le pays. Comparaison n’est pas raison, mais une indication nous a déjà été donnée il y a moins d’une semaine au lendemain de l’entretien que M. Tebboune a accordé à l’hebdomadaire parisien Le Point.
Après cette interview, une partie non négligeable des abonnés aux réseaux sociaux ont violemment accusé les journalistes algériens Adlene Meddi et Kamel Daoud de faire dans le parti-pris politique et de servir de porte-voix aux thèses du chef de l’Etat et du pouvoir sur la situation politique dans le pays. En clair, ils ont été pourfendus d’avoir cautionné le discours «anti-hirak» du chef de l’Etat et de faire la publicité de la campagne pour les législatives. Sans doute exagérée, voire intempestive quand on sait le contexte extrêmement cadré dans lequel ces professionnels ont réalisé leur entretien qui contient par ailleurs des informations et des messages politiques intéressants à relever, la réaction que leur travail a suscitée montre en revanche la grande réceptivité et l’extrême sensibilité, voire réactivité d’une partie importante de l’opinion algérienne vis-à-vis des médias internationaux.

Coup médiatique
Dans le cas du Point, ce sont grosso modo les abonnés francophones aux réseaux sociaux qui ont rué dans le brancard. Dans le cas d’Al Djazeera, il s’agira de «sonder» la réaction de son «consommateur» lambada qui est généralement soit un arabophone, soit un bilingue soit, enfin, un polyglotte attentif aux médias réellement lourds et dont le fonctionnement éditorial n’obéit pas seulement aux considérations strictes du métier d’informer, mais à des inclinaisons géopolitiques certaines. Dans le cas d’Al jazeera, l’entretien avec M. Tebboune signale clairement un rapprochement avec une chaine avec laquelle les autorités algériennes ont eu les rapports les plus exécrables pendant la décennie noire et jusqu’à récemment quand le média a rouvert, en septembre 2020, son bureau fermé depuis une vingtaine d’années. Il signale également un rapprochement avec le propriétaire de la chaine, l’Emir du Qatar, une monarchie avec laquelle les relations n’étaient pas non plus au beau fixe.
Comment s’est réalisé ce rapprochement pour que du bannissement, la chaine passe aux portes ouvertes de la présidence algérienne ? La question vaut son pesant de diplomatie. En attendant une réponse, qui ne tardera pas à être fournie par l’agenda des deux pays, un constat sans ambages : l’intérêt d’Al Jazeera pour les législatives algériennes constitue un rebondissement de taille dans le feuilleton de la campagne auquel les médias audiovisuels nationaux n’ont finalement pas réussi à lui donner le relief que le gouvernement attendait d’eux.