La revue de l’ANP, El Djeïch, a livré dans son dernier numéro paru hier une observation quasi militarisée et «armée» contre les grèves et les manifestations sociales présentées comme un théâtre de manœuvres subversives et de courants hostiles à la tenue des législatives de juin prochain. Un rendez-vous qu’elle défend fermement.

Par Halim Midouni
Les mouvements sociaux qui agitent actuellement le pays et font monter au créneau de la contestation de nombreux secteurs d’un monde du travail impacté par la crise économique et l’érosion des salaires par rapport aux prix à la consommation ont suscité durant ces derniers jours la réaction du chef de l’Etat et du gouvernement.
Entre les déclarations d’agacement du Premier ministre Abdelaziz Djerad, fin avril, face à la multiplication de la contestation dans les secteurs de l’éducation nationale et de la santé et de l’appel au compromis que semble avoir lancé le chef de l’Etat à la fin du Conseil des ministres qu’il a présidé le 2 mai dernier, est apparue l’image d’un Exécutif à l’appréciation quelque peu nuancée de cette montée au créneau social, entre énervement de M. Djerad et compréhension et apaisement-recadrage de M. Tebboune.
Pour les résumer, on oserait l’hypothèse que, devant la persistance et l’accentuation de cette contestation – en particulier depuis Ramadan : un mois qui a révélé plus que tous les autres, sous l’aspect de la difficulté des ménages algériens à faire face à la flambée des prix, l’âpreté de la crise économique et son aggravation sous l’effet de la crise sanitaire -, c’est la logique de l’arbitrage qui a prévalu. Et que c’est elle qui a conduit le président de la République à «ordonner» l’ouverture de canaux de discussions avec les syndicats et les partenaires sociaux des secteurs les plus revendicatifs.
Sauf que depuis, hier, cette hypothèse de l’arbitrage a été fortement brouillée par un analyste du champ social plutôt singulier et qu’on n’attendait pas vraiment sur ce terrain-là. La revue de l’ANP, El Djeïch, a, en effet, livré dans son dernier numéro paru hier une observation quasi militarisée et «armée» contre les grèves et les manifestations sociales, dont la plus marquante, symboliquement, a été celle qui a été organisée le 2 mai dernier par des agents de la Protection civile.
Pourquoi «armée»? Il s’agit bien sûr de métaphore balistique, bien sûr. Elle est peut-être forte, mais fermement suggérée. Pour l’éditorial d’El Djeïch, en effet, la principale lecture à faire du front social actuellement est qu’il est moins un marqueur des souffrances du monde du travail et du salariat – qui touche maintenant un corps constitué comme celui des pompiers – qu’un théâtre de manœuvre pour des «éléments subversifs» qui «poursuivent leurs actions criminelles et provocatrices en incitant les travailleurs et les salariés de certains secteurs à lancer des grèves…»
«Sous le couvert de certains mouvements de protestation et revendications sociales (…) ces éléments subversifs et d’autres qui préparaient des attentats à l’explosif contre les citoyens sont en fait les deux faces d’une même médaille, leur objectif est de faire plier l’Algérie en recourant à tous les moyens, en explorant toutes les voies et en exécutant plusieurs plans subversifs dans le but de provoquer la rue et de généraliser le chaos et ( …) gâcher la voie de l’Algérie nouvelle», accuse l’éditorial.
Une condamnation présentée comme une «vérité» pour «éclairer l’opinion publique» sur «ceux qui ont perdu la boussole de la Patrie, qui se sont égarés» et un avertissement «que l’Algérie dispose d’une armée qui la protège et la défend, qui se sacrifie pour elle et qui fait face aux professionnels de la désinformation et de la propagande, aux promoteurs de rumeurs et de mensonges et à tous ceux qui frappent de suspicion les efforts de l’Etat algérien…»
Un discours qu’on n’a pas l’habitude de lire dans la revue d’El Djeïch s’agissant de mouvements sociaux pourtant si nombreux et si fréquents dans notre pays depuis des décennies. Comment le comprendre alors ? La lecture ou le décodage possible est motivé par la mention que les grèves sont «apparemment motivées par la revendication de certains droits mais qui, en réalité, visent à faire échec aux prochaines élections législatives». Une échéance que l’armée défend solidement et n’entend pas voir son agenda remis en cause ni chamboulé. En octobre 2020, l’éditorial d’El Djeich se rangeait de la même façon en faveur du référendum sur la révision constitutionnelle du 1er novembre 2020. Sauf qu’il le faisait avec des mots qui n’étaient pas de fer. Signe que la crise que traverse le pays n’est pas encore réglée.