Enfant de Bou Saâda, longtemps j’ai cru que les peintures d’Etienne Dinet allaient tomber dans l’oubli. Mais les faits m’ont amplement démenti, plus les années passent, plus Dinet revient en force ; les reproductions de ses œuvres ornent la plupart des bâtiments officiels et des hôtels du pays, de jeunes artistes copient à foison ses tableaux.

Par Mohamed Kacimi*

A Bou Saâda, Dinet est devenu le symbole même de la «cité du Bonheur», son patronyme presque. Même en Europe, où il était considéré tout au plus comme un peintre «exotique», ses œuvres s’envolent désormais chez Christie’s et Drouot.
Qu’est-ce qui explique la fortune et la pérennité de Dinet ? Comment ce peintre parisien a-t-il fini par incarner l’image de l’Algérie indépendante ? Comment l’œuvre de Dinet, qui n’a pas marqué l’histoire de la peinture, va-t-elle influencer des générations de peintres en Algérie ? Comment est né le véritable culte que les Algériens vouent aujourd’hui à Hadj Nasreddine ?
Les éditions Frantz-Fanon viennent avec bonheur rééditer l’enquête de l’anthropologue François Pouillon «Etienne Dinet, peintre en Islam, l’Algérie et l’héritage colonial». L’auteur nous restitue dans ses moindres détails la trajectoire qui aura mené le peintre du quartier Latin, à l’Oasis de Bou Saâda. Alphonse-Etienne Dinet est né à Paris le 28 mars 1861. Il entre à l’Ecole des beaux-arts de Paris. Il s’essaie un moment aux sujets paysans et se passionne pour la Bretagne «encore sauvage et peu explorée». Il décroche, en 1884, une bourse pour l’Algérie où il doit suivre une équipe de naturalistes chargés de réaliser une étude sur l’anthia venator, un coléoptère rare.
C’est donc grâce à cet insecte que Dinet découvre, par hasard, l’Algérie ! Le voyage marque le peintre qui va effectuer d’incessants séjours dans le Sud. En 1900, il installe son premier atelier à Biskra ; cinq années plus tard, il achète une maison à Bou Saâda. La cité où le peintre s’établit présente alors peu d’attraits. Les autorités françaises l’avaient déclarée «impropre à la colonisation». Le colonel Pein, qui y fonde la première garnison, écrira dans ses mémoires : «Je ne sais pas trop ce que je fais ici ; le pays a peu de charmes, l’eau donne la courante. Il ne pleut jamais, la poussière nous aveugle, on grille, le chihili (vent chaud) nous étouffe, et les puces et les scorpions, agrément nouveau pour nous ! Décidément, voilà une position peu riante.»
Tombée aux mains de l’armée française en 1849, après la révolte des Zaâtchas, la cité était en ruine et sa population saignée à blanc par l’armée coloniale qui, sous les ordres du colonel Daumas, l’avait contrainte à verser un impôt en burnous, tapis et haïk. Entre 1868 et 1871, les populations algériennes soumises depuis quarante années au feu nourri des armées d’Afrique sont, également, décimées par la famine, le typhus et le choléra. L’Algérie perd le tiers de sa population, un million de morts.
A la fin du siècle, Bou Saâda était un ksar de six mille habitants. On y comptait 135 Français sur 72 Maltais, Espagnols ou Italiens, 359 juifs et 5 000 musulmans, Arabes, Tunisiens et Marocains. Guy de Maupassant visite le ksar en 1880, il en dresse un tableau peu reluisant : «Une agglomération, un amoncellement de cubes de boue séchée au soleil. Toutes ces huttes carrées de fange durcie sont collées les unes contre les autres, de façon à laisser seulement entre leurs lignes capricieuses des espèces de galeries étroites, les rues, semblables à ces couloirs que trace un passage régulier de bêtes. La cité entière, d’ailleurs, cette pauvre cité de terre délayée, fait songer à des constructions d’animaux quelconques, à des habitations de castors, à des travaux informés construits sans outils, avec les moyens que la nature a laissés aux créatures d’ordre inférieur.»

Mythes et légendes

Après un séjour à l’hôtel Oasis, aujourd’hui en ruine, Dinet achète une maison dans le «Ksar indigène», Mouamine ; à quelques encablures du quartier des «Ouleds Naïls». Les «Naïliates» ou «filles de joie» vont devenir la principale source d’inspiration du peintre, ou, pour être plus trivial, son principal fonds de commerce.
Au sujet du mythe ou de la légende des Ouleds Naïls quelques précisions s’imposent ici.
Les Ouleds Naïls étaient une confédération de plusieurs tribus dont le territoire s’étendait de Bou Saâda à Laghouat. Après s’être opposés aux Ottomans, ils s’étaient illustrés aux côtés de l’Emir Abdelkader. Il est fort probable qu’à un moment de disette, les filles d’une des fractions de cette grande tribu, aient été contraintes de faire commerce de leur corps pour sauver les leurs de la misère. Il n’en fallait pas plus pour que cette «attitude dérogatoire», antérieure à la colonisation – il faut le souligner – soit transformée en tradition ancestrale libertine, voire en «prostitution sacrée» ! Le mythe des Naïliates, «prêtresses babyloniennes», «armées égyptiennes», ou «geishas des dunes», «alouettes naïves» va faire tourner plus d’une tête durant un siècle. On retrouvera ce fantasme érotique chez Pierre Louÿs ou Simone de Beauvoir, Isabelle Eberhardt ou André Gide.
Par ailleurs, le mot Naïlia finira par devenir un terme générique désignant toute fille publique d’où qu’elle vienne. Une métonymie de putain. Mais dans la réalité, nous sommes bien loin des bains d’Orient d’Ingres ou de Jean-Léon Gérôme ; loin des grandes courtisanes de l’antiquité, les Aspasie, les Phryné, les Laïs et les Glycères.
Dans son «excursion à Bou Saâda», Charles de Galland, maire d’Alger, nous brosse, en 1899, un tableau peu idyllique des maisons de ces «filles de la douceur» : «Vingt et une alvéoles s’ouvrant sur une vaste cour rectangulaire, sale et boueuse, close de grands murs, voilà les réduits où ces dames sacrifient à l’amour, simplement, sans apprêts, sans luxe, sans raffinement… L’édifice a l’aspect d’un cloître primitif, d’une écurie et d’un caravansérail. C’est le logis où nul ne s’attarde, où rapidement on débat les prix, on conclut le marché, et d’où l’on s’éloigne les sens apaisés».
La soumission à l’ordre colonial avait toutefois ses limites. Aucun civil français ne pouvait accéder à l’intérieur des maisons arabes, et encore moins peindre les femmes. Une anecdote, rapportée par Emile Dermenghem, illustre bien cette loi implicite des limites : Quand le tourisme a introduit la «danse nue» à Bou Saâda, les musiciens se retournent sur leurs tabourets et jouaient le nez contre le mur pour ne pas voir ces demoiselles dans leur plus simple appareil.
Ces limites, Fromentin les avait senties à Laghouat : «Il faut regarder ce peuple à la distance où il lui convient de se montrer : les hommes de près, les femmes de loin ; la chambre à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un appartement de femmes ou peindre les cérémonies du culte arabe est, à mon avis, plus grave qu’une fraude : c’est commettre, sous le rapport de l’art, une erreur de point de vue.»
Mais Dinet n’a pas le génie de Fromentin, et encore moins ses scrupules. La fraude nourrira toute son œuvre qui se fera exclusivement entre justement la «chambre à coucher» et «la mosquée».
Peu importe, si les femmes arabes sont voilées et hors de portée des hommes. Peu importe si le costume traditionnel des femmes de Bou Saâda est un drap blanc qui occulte tout le corps de la femme et ne laisse voir qu’un triangle autour de l’œil, «le bouaouina», et que représente l’œuvre admirable de Paul Emile Dubois (1886-1949) : «Femme de Bou-Saâda et enfant». Dinet prendra tous ses modèles dans le quartier réservé de la ville et les fera poser nues dans la rivière, alors même que le règlement de l’administration coloniale imposait aux prostituées de ne jamais sortir de leur espace sans être entièrement voilées.
Livrées, jour et nuit, aux militaires, aux touristes, et aux «indigènes» souvent ivres, brûlées par l’alcool frelaté et les cigarettes, ravagées par les maladies vénériennes, les filles publiques trouvent le bonheur sur les toiles de Dinet où elles rient toutes aux éclats.
Elles batifolent à poil dans l’oued, les seins nus et droits sous le soleil des Hauts-Plateaux, la tête recouverte de couronnes d’or. Nubiles, telles des houris, elles nagent toutes dans un décor féérique fait de palmiers, de lauriers roses et de soieries. Dinet transfigure le drame du colonisé en extase et en orgasmes. Il transmue l’enfer du colonisé en paradis artificiel. Il fait de la misère de l’indigène spolié de sa terre, de sa langue, de sa mémoire, un véritable hymne à la joie ?

De l’enfer au paradis artificiel

Le monde de Dinet est atrocement binaire. Les femmes sont nues dans l’oued et les hommes, au regard farouche, sont en prière dans des burnous, toujours immaculés. A ses yeux, les Arabes ne triment jamais, leur vie se passe ou en orgies ou en prières dans des déserts tapissés de lauriers roses et sous des ciels pourpres et indigo. De 1904 jusqu’à sa mort en 1929, Dinet va s’atteler à transformer l’affreux ksar de Bou Saâda, balayé par le sirocco et peuplé de scorpions, en «cité du Bonheur», dont il fera fleurir le désert en y plantant des nymphes arabes lascives et dénudées. Toile après toile, aquarelle sur aquarelle, il va déguiser l’oasis en Ibiza. Son coup de génie : l’invention de photoshop en peinture. Cette érotisation extrême et artistique de l’occupation et de la misère portera ses fruits : l’oasis va accueillir plus de 30 000 touristes par an à la fin des années trente, attirés par les danseuses, la palmeraie, le Moulin Ferrero et les dunes, à 250 kilomètres d’Alger. Et le clou de la visite sera, bien sûr, le tombeau de l’artiste ! La «Porte du désert» n’ayant pas de terres à offrir aux colons, Dinet en spoliera à jamais les paysages. Selon sa sœur, la catholique Jeanne, Dinet s’est converti, non par spiritualité mais par sensualité, à l’Islam ! Elle assure que le peintre n’avait aucune culture religieuse. Son ami, Léonce Bénédicte, dira que sa conversion à l’Islam s’explique plus par sa fascination pour les charmes de l’Orient que pour une effusion mystique. On peut dire que son chemin de Damas, Dinet le doit plus à Khadra, danseuse des ouleds Naïls, qu’à Rabia al adawiya. Cette conversion ne le coupera jamais de sa société d’origine et ne lui vaudra aucune mise au ban, contrairement à tant de racontars. A son enterrement, qui a réuni toutes les têtes galonnées de l’administration coloniale. Paul Bordes, préfet d’Alger, résumera en quelques mots le parcours du peintre : «La conversion musulmane de Dinet ne touchait en rien sa foi patriotique. De même qu’il restait Dinet tout en devenant Nasr Eddine, le grand ami de l’Islam demeurait un fils de la France». Le Gouverneur général, Maurice Violette, tiendra le même discours : «Dinet musulman était, vous le savez, toujours français. Pour devenir musulman il n’avait rien eu à sacrifier de cette patrie française qui avait nourri et formé son génie.»
Cependant, et contrairement à ce que l’on croit, Dinet ne sera jamais intégré dans la société citadine de Bou Saâda, il restera «le sawar rumi», l’étranger français lié à l’étranger mozabite ; et pour sa conversion, il préférera la faire à Alger, et non à la zaouïa d’El Hamel, si proche pourtant de la ville et dont la mosquée, unique établissement religieux d’Algérie construit par une femme, Lella Zineb, a été outrageusement saccagée ces dernières années, tout comme l’a été le Ksar de Bou Saâda. Il faut dire que les excentricités du peintre ne faciliteront pas son assimilation. Selon, François Pouillon, auteur d’un excellent essai sur le peintre, ce dernier organisait sur sa terrasse, éclairée par ses soins la nuit, des soirées de danse, avec ghaïta et bendirs, animées par «des putains nues et des couples d’amoureux se livrant à des bacchanales dignes des «Romains de la décadence» et ce, juste en face à la mosquée des Mouamine !
La conversion de Dinet s’expliquerait aussi par son histoire avec Slimane Ben Brahim. On raconte que le peintre a été pris un jour à partie par des juifs de la ville. Un «indigène» mozabite, Slimane Ben Brahim, a volé à son secours et pris plusieurs coups de couteau. Entre les deux hommes c’est le coup de foudre, et une «amitié» scellée à vie. Le tableau du valeureux Arabe qui sauve le gentil chrétien des méchants juifs est touchant. D’autant que l’histoire se passe 1893, année de la condamnation de Dreyfus et période où l’Algérie coloniale traverse une grave crise antisémite qui verra l’élection en 1898, d’Edouard Drumont, l’auteur de «la France juive», comme député d’Alger.
Cet incident va changer le cours de la vie des deux hommes. Dinet, qui ne se mariera jamais, va partager jusqu’à sa mort son toit et sa vie avec Slimane Ben Brahim, dont il fera son collaborateur, son secrétaire, son légataire, et le co-auteur de tous les ouvrages qu’il va écrire sur la vie du Prophète, le pèlerinage à la Mecque, ou Khadra, danseuse des Ouleds Naïls. Avant de rencontrer Dinet, Slimane Ben Brahim travaillait à l’hôtel Oasis et œuvrait comme laveur de linge dans l’oued. Dinet lui obtiendra les palmes académiques et même la légion d’honneur, alors qu’il était analphabète ! C’est du moins ce que rapporte C. M. Robert dans son ouvrage «la Vie et l’Oeuvre d’Etienne Dinet» : «Slimane Ben Brahim, ne savait ni lire ni écrire le français. Et comme je lui disais ma surprise… il me précisa que son rôle se limitait simplement à lui dire sa pensée, la lui dicter mais que la plume était Dinet». Dinet, Midas de l’Oasis, avait le pouvoir de transformer en or tout ce que son pinceau touche ou sa main caresse. Lacheraf, qui rencontre Slimane Ben Brahim pour lui acheter la bibliothèque de Dinet, confirmera à son tour que le co-auteur du peintre était analphabète, pourtant couronné par son maître, il l’appelait «Sidi» selon Lacheraf, des palmes académiques : « Ne sachant ni lire, ni écrire, cet analphabète avait une réelle culture traditionnelle populaire et orale impliquant la connaissance étonnamment précise des gens et des choses de la région in des «Noms et des lieux» éditions la Casbah. Dans ce livre dense et bouleversant, Lacheraf, qui a vécu à Bou Saâda, donne l’estocade au «peintre des naïliates» : « L’homme Dinet était plus grand que le peintre, auteur de bonnes compositions fidèles au modèle et constituant un ensemble de documents picturaux, de toiles honnêtes susceptibles de typer des personnages et des scènes de la vie quotidienne propres à celles d’une société donnée, une petite oasis» Bref, le «Hadj Nasredine» n’a pas légué à la cité du bonheur la chapelle Sixtine !
Depuis la découverte par Aude de Tocqueville des photos de Georges Gasté, on voit à quel point Dinet a fraudé avec le réel. Peintre et photographe iconoclaste, Gasté s’installe de 1894 à 1898 à Bou Saâda. Il réalise de nombreux portraits, peint plusieurs paysages et photographie en même temps les scènes de la vie quotidienne. On y découvre la réalité de l’oasis alors : un désert noir traversé de sombres silhouettes, des hommes habillés de lambeaux, souvent à terre, des enfants tous pieds nus, couverts de chutes de tissu, des femmes décharnées et voilées sur des terrasses en ruine. Les photos de Gasté sont toujours prises de loin, ces ombres arabes ne se laissent pas approcher, beaucoup se couvrent le visage et même le corps quand elles voient le photographe opérer. L’oasis est un monde de boue séchée, d’oueds à sec et de steppe brûlée, de souks vides où l’on ne vend que du sel et des piments séchés.

Mirage !

Cité du malheur, plutôt. On réalise alors que tout l’univers de Dinet n’était qu’un mirage. L’œuvre d’art n’est pas tenue de refléter le réel, mais elle ne doit pas non plus le falsifier.
Bou Saâda a connu des centaines de peintres d’Europe et d’Amérique à qui elle a inspiré parfois des œuvres remarquables, Maxime Noiré, Edouard Verschaffelt, Albert Gabriel Rigolot, Pascal Sebah, Louis-Ernest Barrias, Charles Dufresne, Paul Elie Dubois, Henry Valensi etc.
Parmi cette pléiade, si on ne devait retenir qu’un seul nom, ce serait celui de Claude Guillaumet qui fut l’un des premiers à traduire l’Algérie réelle dans ses tableaux. Il est le peintre de la descente aux enfers du désert. Son œuvre «la famine» présentée au Salon de 1869 fait penser au «Radeau de la Méduse». Elle dit avec une violence et une intensité rares le désastre colonial et la spoliation des populations algériennes. C’est à Guillaumet qu’on doit également l’une des premières représentations du désert. De sa toile «Sahara», aujourd’hui au Musée d’Orsay, Théophile Gauthier dira : «Jamais l’infini du désert n’a été peint d’une façon plus simple, plus grandiose et plus émouvante». Méziane Ferhani, sociologue, et ancien directeur du supplément culturel d’El Watan, dira du peintre : « Guillaumet laisse des œuvres admirables du point de vue technique, artistique et éthique, avec un courage remarquable pour montrer et témoigner. A cet égard, sa peinture était plus proche des Algériens que celle de Dinet, résolument orientaliste, dont on apprécie souvent les œuvres à travers le seul prisme de sa conversion religieuse et de son implantation à Bou Saâda, quand elles exaltent (avec talent) un exotisme de cartes postales coloniales.»
De tous les peintres qui ont vécu en Algérie, aucun n’a laissé de trace dans l’imaginaire collectif, hormis Dinet dont les œuvres sont les seules familières aux nouvelles générations qui ignorent tout de Van Gogh, Manet ou Picasso.
On se demande aujourd’hui est-ce le converti que l’Algérie vénère ou le peintre ? Il est vrai que sa force c’est d’avoir fait croire que le colonialisme n’existait pas. Chaque «indigène» qui tombe sur une toile de Hadj Nasreddine repart convaincu que ses ancêtres n’ont jamais connu l’occupation, tant les «ancêtres» sont hilares et beaux sur les tableaux qui font oublier le typhus, le choléra, la famine et les canonnades de l’Armée d’Afrique.
Cette peinture de la consolation ou de la résilience subliminale fait des ravages. Dans les salons des nouveaux bourgeois, incultes, prudes et fleur bleue, on affiche, sans complexe, les reproductions des filles de joie, nues dans l’oued de Bou Saâda. Mais personne n’osera crier au scandale, car c’est l’œuvre de Hadj Nasredine qui a inventé la peinture halal.
C’est cette thérapie picturale qui explique aujourd’hui la fortune de ce peintre dont l’œuvre est un vaste trompe-l’œil avec le réel qu’elle prétend traduire, mais aussi en porte-à-faux avec toute la révolution de la peinture de l’époque. Dinet découvre l’Orientalisme quarante ans après la mort de Delacroix, et pendant qu’il peint ses moukères et ses yaouled dans l’oued de Bou Saâda, à Paris, Matisse, Picasso, Braque sont en train de faire voler en éclats toutes les géographies et les reliefs de l’art. Peintre anachronique et exotique en diable, il sera passé à côté de l’impressionnisme, du fauvisme, du cubisme et du surréalisme !
A l’Indépendance, Sénac, perspicace comme toujours, voyait en Dinet : «Le mélo-peintre des amours bédouines, dont l’espèce de réalisme-socialiste-du-rahat-loukoum va empoisonner nos cimaises pendant plusieurs décennies.» Quel visionnaire ! Quelques années plus tard, Taleb Ibrahimi, ministre de la Culture et islamiste avant l’heure, à qui l’on doit l’excommunication de Camus et l’exil de Kateb Yacine, fait entrer Dinet dans le Panthéon algérien en le baptisant, toutes affaires cessantes, «Père de la peinture algérienne». Les enfants de ma génération auront autant vu à la télé Boumediène qu’Etienne Dinet, dont les toiles «musulmanes» ornaient les murs de la Présidence. Le ministre de la Culture fait imprimer à l’effigie du «Hadj» des milliers de timbres, il lui consacre des ouvrages de luxe, payés à prix d’or en Suisse, il fera décorer avec ses toiles l’ensemble des ambassades d’Algérie à travers le monde, le transformant ainsi en emblème du pays. Aucun peintre algérien n’aura droit à ces honneurs… Mohamed et Omar Racim, Boukerche, Azwaw Mammeri, Hemche, Benslimane, Khadda, Benanteur, Mesli, Ali-Khodja, Issiakhem, Baya, Allalouche, Martinez, Benyahia, Yellès, Guermaz, Temmar, etc.
Pourquoi tant de vénération, sûrement pas pour son œuvre que l’admirable Lacheraf jugeait mineure, mais juste pour sa conversion à l’Islam. Dinet est le gaouri que les indigènes ont arraché des mains de la France et il est fort à parier que si Bugeaud s’était converti à l’Islam les Arabes auraient vite oublié les enfumades pour lui dresser un mausolée et lire le Coran jour et nuit autour de sa tombe.
Peu importe l’art pourvu qu’on ait la foi musulmane, telle serait la morale de la fable de Hadj Nasreddine Dinet, peintre de la «cité du Bonheur». Cependant, il faut le répéter, le colonialisme n’est pas soluble dans l’Islam !
Le mot de la fin revient à Rachid Boudjdera qui, dans son roman «la Dépossession», où il évoque les séjours des peintres Marquet et Matisse en Algérie, en profite pour dire ce qu’il pense de Dinet : «Un certain Dinet, homosexuel et médiocre orientaliste, qui était venu dans le Sahara pour trouver de jeunes amants, à peine pubères. Il jeta son dévolu sur un jeune homme noir, vigoureux, prénommé Abdallah. Et pour mieux arriver à ses fins, il se convertit à l’Islam. Il devint un saint auprès de populations pauvres et crédules. Et à l’indépendance du pays, un ministre de la Culture en fit un génie.»

* Mohamed Kacimi
Ecrivain, dernier ouvrage «Dissidences»,
éditions Frantz-Fanon