Dans cette rétrospective de l’année 2020 où sont exposés les faits économiques saillants de l’exercice en cours, l’économiste aborde en particulier le recul de la croissance, les effets de la crise sanitaire et de la chute des prix du pétrole sur Sonatrach, l’augmentation de la dette interne, l’état des entreprises publiques et présente sa vision de l’évolution de l’économie nationale en 2021.

Reporters : Que faut-il retenir de l’année 2020 au plan économique?
Mustapha Mekidèche : Il faut contextualiser d’abord : l’endettement total dans le monde, en 2020, dépasse 100% du PIB mondial. Les récessions ont touché tous les pays, sauf la Chine. Donc pas de panique. Le PIB de l’Algérie recule en 2020 à -6,5%, avant de connaître un rebond en 2021 de 3,8% et de 2,1% en 2022, selon les dernières estimations de la Banque mondiale livrées en octobre 2020. Le Fonds monétaire international (FMI) a tablé, quant à lui, sur un recul de croissance de -5,5% seulement. Nos voisins maghrébins avec -7% font légèrement moins bien. Les mesures de confinement rapides, prises dès mars 2020, ont contribué à ralentir la pandémie, mais ont réduit notablement l’activité dans les secteurs des transports, du BTPH, du tourisme, de l’hôtellerie, des petits métiers et des activités informelles. Néanmoins, le PIB hors hydrocarbures a connu, selon les mêmes sources, une progression modérée de 2,4%, tirée par le secteur agricole qui a fait preuve de résilience.
S’agissant du secteur des hydrocarbures, les recettes extérieures pour 2020 sont estimées entre 20 et 21 milliards de dollars par le PDG de la Sonatrach du fait de la forte baisse des prix résultant du recul de la demande mondiale d’hydrocarbures, à laquelle s’est rajoutée la baisse des quantités exportables. Le PIB du secteur hydrocarbures a reculé de 4,9%, alors que les recettes extérieures du groupe Sonatrach ont baissé de 40% et ses investissements de 3 milliards de dollars. De ce point de vue d’ailleurs, l’année 2020 aurait pu être pire pour notre balance des paiements. J’ajouterai un dernier point : la nouvelle loi sur les hydrocarbures, avec des conditions améliorées et assouplies, a été promulguée pour relancer les investissements en partenariat déjà sur ceux déjà identifiés par le secteur, dont certains avaient été reportés en 2019 et 2020.
S’agissant de la relance des investissements, les IDE ont vu la clause de sauvegarde 49/51 levée pour les secteurs non stratégiques. Les conditions de relance des IDE se sont ainsi améliorées, anticipant une relance mondiale que les campagnes de vaccination Covid-19 vont soutenir et rapprocher. Pour les investissements locaux, ils gagneraient à être impulsés aussi, si l’on veut relever les lourds défis financiers, économiques et sociaux des prochaines années.

Quelles leçons tirer de la gestion des entreprises publiques durant l’année en cours?
Pourquoi se focaliser sur la gestion des seules entreprises publiques (EPE) ? Cette fixation sur les EPE devient un tropisme culturel et social dont il faudra bien se débarrasser un jour, car la loi 88/01 portant autonomie des EPE remonte déjà à près de 33 ans, soit une génération. Cependant, force est de constater que l’autonomie des EPE est, dans les faits, non actée à ce jour et que leur mode de gouvernance est à rénover et à soumettre à la sanction du marché. Pour ce faire, il faudra abandonner les traitements récurrents inefficaces du bas du bilan pour restructurer en profondeur leurs actifs et leur capital social, y compris par l’ouverture de ce dernier, sur la base d’un pacte d’actionnaires formalisé autour de critères de performances quantifiés et datés. En plus, il va s’en dire que le staffing de leurs organes sociaux doit puiser dans le marché des compétences et non pas dans les divers clientélismes et que les dispositions du code de commerce leur soient totalement appliquées. Ceci est d’ailleurs valable pour beaucoup d’entreprises du secteur privé.
Mais puisque vous me le demandez, je répondrai à votre question. On peut dire que l’année 2019 a été difficile pour la plupart d’entre elles et même existentielle pour quelques-unes, essentiellement dans le secteur manufacturier et celui des services, (ENIEM, ENIE, SIDER, CNAN, Air Algérie). Il faut noter néanmoins quelques succès dans la branche pharmacie et les matériaux de construction (augmentation significative des exportations de ciment du groupe GICA). Mais, globalement, cela reste insuffisant, voire préoccupant pour la suite et pour l’ensemble du système productif. Je le répète, la problématique à poser et à traiter est celle de l’écosystème des entreprises dans son ensemble, y compris les entreprises privées qui sont aussi en difficulté, d’autant que la clause de sauvegarde du 51/49 a sauté dans le capital des IDE en Algérie.

Comment voyez-vous l’évolution de l’économie nationale en 2021?
Sauvegarder d’abord le plus grand nombre possible de nos entreprises, tous statuts confondus, pour produire et consommer de plus en plus local ; mettre à profit ces «temps morts» pour clarifier notre vision et nos choix économiques de long terme, selon le principe de réalité et le principe de précaution.
Il faut, au préalable et pour ce faire, disposer de statistiques exhaustives des secteurs réel et financier et non uniquement celles de leur seul segment public. Cela dit, l’évolution de l’économie nationale sera encore fortement corrélée en 2021 aux agendas sanitaires interne et international et à leur efficacité sur le terrain.
On peut espérer d’abord que le secteur agricole renouvelle ou améliore ses performances de 2020 et que le secteur des hydrocarbures améliore de quatre à cinq milliards ses recettes en devises en 2021. C’est à portée de mains. S’agissant du secteur industriel et minier, hors branche pharmaceutique, matériaux de construction et agroalimentaire, beaucoup d’incertitudes subsistent encore quant aux conditions de leur relance. Des politiques industrielles précises et quantifiées doivent les clarifier, notamment dans leur aspect financement et partenariat.
Au plan monétaire et financier, la dépréciation raisonnable du dinar a, malgré tout, un double effet bénéfique sur la sphère monétaire. Par rapport au dollar spécifiquement, cette opération augmente la masse fiduciaire en dinars de la Banque d’Algérie. Par rapport à toutes les devises dans lesquelles nos importations sont réalisées (euro, yuan, dollar), l’opération a un effet de contraction. Mais la Banque d’Algérie devra être, dans ces conditions, plus attentive au risque d’inflation.

On voit bien que le plus grand défi qui nous attend est le défi budgétaire et financier.
Notre dette, essentiellement interne pour le moment, va atteindre 68,2% du PIB en 2020, 77,4% en 2021 et 81,2% en 2022, selon la Banque mondiale. Face à des recettes budgétaires plus faibles à l’avenir, du fait de la fiscalité pétrolière en baisse continue, en l’absence d’emprunts extérieurs ou de financement monétaire, un assainissement budgétaire rigoureux est inévitable à moyen terme. Si, en plus, la valeur des importations de biens et de services continue d’augmenter et d’être plus élevée que celle des exportations d’hydrocarbures, cela accélérerait l’épuisement de nos réserves de change. Ce serait une deuxième équation dont il faut anticiper les solutions dès à présent. Investir maintenant pour allumer d’autres moteurs de la croissance de demain en est une qui contribuera assurément à desserrer cette double contrainte sur nos équilibres financiers, ouvrant la voie à une croissance robuste et durable. <