C’est aujourd’hui que la justice tranchera l’affaire du chercheur en islamologie, Saïd Djabelkhir, qui l’oppose à Abderrazak Bouidjra, un enseignant spécialisé en sécurité électronique à l’université de Sidi Bel Abbès, qui s’est dit touché dans sa foi et sa religion.

Par Leïla ZAÏMI et Lyes SAKHI
Il réclame, selon quatre avocats constitués de surcroit comme partie civile, de faire taire M. Djabelkhir et de lui interdire ses interventions et ses commentaires sur le réseau Facebook. Car tout est parti de là. L’accusateur, visiblement assidu des «posts» du spécialiste du soufisme notamment, ne supporte pas ses idées et considère qu’elles sont sources de danger. Pour qui ? A cette question, le juge répondra certainement aujourd’hui à travers le verdict très attendu qu’il rendra. Lors de la première comparution, 1er avril à Sidi M’hamed, le procureur de la République avait requis «l’application de la loi».
L’universitaire de Sidi Bel Abbès, ses témoins et ses supporters, eux, disent que M. Djabelkhir «porte atteinte au sacré» et cherche à semer la fitna parmi les croyants, les Algériens dans son esprit.
Depuis la comparution de M. Djabelkhir, jeudi 1 avril, son affaire suscite des avis divers ; pour certains, qui appuient l’initiative de l’universitaire Abderrazak Bouidjra, il mérite de répondre de ses réflexions et analyses sur le religieux devant le juge. Pour d’autres, qui se sont peu exprimés publiquement, il est heureux de voir la justice arbitrer pacifiquement et selon la loi entre le plaignant et le sujet de la plainte car, en d’autres temps, pas si lointains, il aurait été fatalement menacé dans sa vie par les islamo-extrémistes.
Pour rappel, M. Djabelkhir, il y a quelques années, a été menacé de mort par un habitant de Boufarik qui a appelé à son «châtiment» sur les réseaux sociaux, provoquant un élan d’indignation et de soutien en sa faveur. Pour d’autres encore, enfin, il s’agit d’«une affaire insensée» pour laquelle jamais la justice n’aurait dû accepter d’être saisie.
Dans la foulée, un collectif de 14 avocats s’est constitué pour défendre Saïd Djabelkhir. «Celui qui ne partage pas les mêmes idées que les autres, s’y oppose par ses arguments dans le cadre convenu de la discussion et du débat et ne pas porter plainte pour interdire à son adversaire de dire ce qu’il pense», a plaidé le collectif lors de la comparution du 1er avril. «De quel droit juge-t-on les idées et les croyances et les pensées des autres si la mère des lois (la Constitution, ndlr) garantit la liberté de pensée», a-t-il soutenu. «La Justice doit rester loin du monde des idées. La justice ne doit pas s’en mêler, elle n’a ni la vocation ni la compétence, et le plaignant n’est pas le représentant de la société ni son porte-parole pour s’auto-déléguer», a encore affirmé la défense, regrettant «l’instrumentation à tout-va du religieux».
C’est l’avis d’un groupe d’intellectuels, d’associatifs, de militants des droits humains et des libertés qui, en soutien à M. Djabelkhir et en alerte sur «la gravité du procès qui lui est intenté», ont lancé une pétition pour le dénoncer. «Ce procès revêt la vieille soutane des procès de l’Inquisition quand des savants sont conduits au bûcher pour leur faire expier leurs «idées hérétiques», soutiennent-ils dans la pétition ouverte aux signatures. Selon les auteurs de ce manifeste de protestation, «l’acceptation par la justice de ce procès est en soi une prise de position hostile à l’islamologue. Elle trahit la volonté du pouvoir politique, auquel la justice est entièrement assujettie, de faire taire un libre penseur dont les réflexions et interventions publiques sont aux antipodes des propagandistes zélés d’une lecture rigoriste et obscurantiste des textes religieux, à l’ombre de laquelle se dissémine insidieusement le poison mortel de l’idéologie wahhabite».
L’affaire Djabelkhir a même relancé le débat sur l’amendement constitutionnel de janvier 2021 et permis aux pétitionnaires de considérer son procès sous un angle politique. «Derrière ce procès moyenâgeux se cache une politique de mise à mort de la liberté de conscience et de toute pensée rationnelle pouvant contribuer à la formation de l’esprit critique du citoyen. La suppression du droit à la liberté de conscience dans la nouvelle Constitution imposée au peuple le 1er novembre 2020, trouve sa traduction immédiate dans cette cabale politico-judiciaire menée contre Saïd Djabelkhir, mais aussi contre toute personne mettant en cause l’idéologie officielle du régime», dénoncent-ils.
A la sortie de sa première comparution, qui a duré plus d’une journée, de 9H30 à 19H45, le 1er avril, Saïd Djabelkhir s’est dit «confiant» en la décision de la Justice.