Du beau monde, hier, au théâtre régional de Constantine pour la baptisation de l’antre de la comédie et de la musique depuis le XIXe siècle au nom de Mohamed-Tahar Fergani. Pour la circonstance, Azzeddine Mihoubi, ministre de la Culture, a fait le déplacement pour officialiser l’évènement et mettre un terme à la polémique qui a accompagné la proposition de donner le nom du chantre du malouf au théâtre de Constantine.

Et sans doute pour mettre un terme à toute controverse que Azzeddine Mihoubi tiendra à préciser qu’il est à Constantine «sur ordre du président de la République, grand ami de Fergani, pour donner son nom au TRC. Le président a toujours clamé qu’il sera toujours là pour Fergani auquel il lui voue une admiration sans bornes» comme il voue à tous les artistes «respect et considération». M. Mihoubi a également déclaré que l’institut régional de formation musicale d’Oran (IRFM) sera baptisé au nom du chantre de la chanson oranaise Blaoui Houari (1926- 2017) comme «hommage et considération à une icône de l’art algérien» rappelant également que l’Institut national supérieur de musique d’Alger sera baptisé au nom du musicien égyptien Mohamed Fawzi, compositeur de l’hymne national algérien «Kassaman», sur ordre du président de la République, Abdelaziz Bouteflika pour exprimer «la reconnaissance de l’Algérie pour son soutien et son assistance». La baptisation est donc effective depuis ce 4 décembre 2017 et l’a été en présence de la nombreuse famille du rossignol du Rocher.
De son vrai nom Reganni, fils de Hamou, célèbre chanteur de hawzi, Mohamed-Tahar est né le 9 mai 1928 à Constantine. Les Reggani porteront, par hasard, le nom de Fergani en référence au propriétaire de la maison dans laquelle vivait la fratrie. Son père, issu d’une famille de mélomanes était déjà l’un des virtuoses du hawzi de l’époque, tout comme son oncle Abdelkrim, qui l’initiera au métier de la broderie. C’est à l’âge de 18 ans qu’il se consacre entièrement à la musique et débute comme joueur de fhel (sorte de petite flûte) dans l’orchestre d’Omar Benmalek, avant de se tourner vers le charqui au sein de l’association Toulou’ el Fadjr. Sa voix chaude de ténor le fera remarquer quand il interprétera les chansons d’Oum Kalthoum ou de Mohammed Abdelwahab. Cheikh H’ssouna Ali Khodja sera déterminant dans la carrière de Mohamed-Tahar, puisqu’il l’orientera vers le malouf, un genre andalou plus adapté à l’est du Maghreb, plutôt que le hawzi, d’origine surtout occidentale, toujours dans un contexte maghrébin.

Premier artiste professionnel algérien
Le sort en était jeté. Et à partir de l’âge de 18 ans, l’aura de Fergani ne cessera de grandir, à tel point que son nom sera indissociable du malouf. Toumi, Benrachi, Raymond, Zouaoui, H’ssouna, Darsouni, Bentobbal, Bouabeid, Bestandji, et bien d’autres chouyoukh du malouf seront autant de parrains que de compagnons de hadj Mohamad-Tahar. Il maîtrisera aussi le gharnati, tlemcénien et la sana’a algéroise, aux côtés de Dahmane Benachour, Abdelkrim Dali, ou plus récemment El hadj Ghafour. Il faut savoir que l’aède du malouf a été le premier artiste algérien à vivre de son art. Très tôt, il prit son destin artistique en mains et fondera sawt el menyar – la voix du rossignol – sa propre maison d’édition, où il gravera des centaines de platines, 33 et 45 tours, pour passer ensuite aux CD et vidéos. Ambassadeur par excellence de l’andalou, en général, et du malouf, en particulier, Fergani étalera sa classe partout dans le monde. Du Nigeria, à la Tunisie, en passant par le Maroc, la Libye ou l’Egypte, il chantera «Dalma» et «Nedjma» aussi en Asie, en Bulgarie et, bien sûr, en France, sans oublier les Etats-Unis, où il fera une tournée triomphale. Truculent à souhait, El Hadj était intarissable sur les nombreuses anecdotes qui ont jalonné ses innombrables tournées. Il nous racontera son voyage en Tunisie avec la diva algérienne Nora et El Hachemi Guerouabi. «Le président Bourguiba nous a rendu visite et a demandé à Nora de lui chanter «Ya rabbi sidi», nous dira Fergani, il y a quelques années. Elle le fera avec l’art et la manière.
Et à notre grande surprise, le président tunisien a éclaté en sanglots. On n’a jamais su pourquoi.»
Il nous narrera avec autant de finesse la fois où en interprétant «layali souroure» lors d’un mariage, une chanson qu’il chantera toujours à la lueur des chandelles, le public présent aura la surprise de voir des larmes d’huile couler des yeux d’une statuette alors que le circuit ne passait pas par le visage de la figurine. Nous nous rappelons aussi avec délectation les nombreuses fois où Fergani apostrophera les autorités locales pour qu’un édifice ou une rue porte son nom de son vivant. «Je me contenterai même d’une impasse», aimait-il à plaisanter.

Référence majeure du malouf
Nous avons mesuré l’irradiation de Hadj Mohamed-Tahar Fergani lors de la soirée hommage que lui rendra le club de réflexion et d’initiative (CRI), où ses membres et à leur tête le défunt professeur Benkadri réussiront la gageure de réunir sur la scène du TRC tous les interprètes de malouf, chose inédite quand on connaît les dissensions au sein de la corporation. La hache de guerre fut donc enterrée, l’espace de la soirée, eu égard à la personnalité de Fergani. Il nous racontera aussi que Dieu l’avait doté d’une voix exceptionnelle et que «contrairement aux autres chanteurs, ma voix sort de mes poumons et non de mes cordes vocales», mettant notre main sur son torse pour sentir les vibratos.
De ses entrailles, et non de ses poumons, Salim viendra pour enrichir la tribu des Fergani. El Hadj ne cessera de le harceler pour qu’il devienne un haffadh, «et non un chanteur quelconque lié aux pages de la s’fina, condition sine qua non pour devenir cheikh». Salim deviendra comme le souhaitait son père, ce cheikh, à un âge précoce. Tout comme le sera probablement dans quelques années Adlène, un des petits-fils de Mohamed-Tahar et fils de Nacerdine. Primé à de nombreuses occasions et auguste tant sur le plan national qu’international, Fergani demeure l’une des références majeures des manifestations culturelles algériennes ou arabes. «Son sens mélodique aigu, son génie sans pareil dans l’improvisation, la richesse de son style, sa virtuosité dans le maniement du violon, tenu à la verticale, et son audace à dépasser ses limites ont fait école.
Et, pour lui, c’est la plus belle des récompenses pour une aussi longue carrière», dira de lui Fawzi Abdennour, professeur de musique à Paris et interprète hors-pair dans le malouf. Aujoud’hui «Nedjma» est orpheline et «El hamame» ne volera plus de la même façon. «Ettaleb» ne guérira plus de la maladie d’amour, et l’aube n’éclairera plus le jour de la même manière après «Layali souroure».