Le sociologue et urbaniste Rachid Sidi Boumedine est mort dans la nuit du 7 au 8 novembre. Il a rendu son dernier souffle dans un hôpital d’Alger où il avait été admis après avoir fait un malaise. Il laisse le travail important qu’il a accompli depuis le début des années 1970 en tant qu’enseignant, expert et chercheur universitaire.

Par Kahina Sidhoum
Son nom est souvent confondu avec l’expérience du Comité permanent d’étude, de développement, d’organisation et d’aménagement de l’agglomération d’Alger, le Comedor, un organisme créé en novembre 1968 sous la tutelle de la présidence du Conseil et transféré en décembre 1977 au ministère de l’Habitat. Mais son parcours vaut plus que ça. Il est synonyme d’une authentique réflexion de fond sur l’urbanisme en Algérie.
Les textes et les livres qu’il a écrits depuis un demi-siècle laisseront également la trace d’un intellectuel qui a formé des générations d’étudiants et qui lègue, aujourd’hui, à ceux qu’il n’a pas encadré, plus qu’un corpus de «praticien» de l’urbain, une réflexion et une pensée critique de la politique de la ville en Algérie durant la dernière partie de la période coloniale, au début des années 1950 et, en particulier, depuis l’Indépendance à nos jours.
Ceux qui ont lu ou liront encore ses contributions et ses articles dans l’excellente (et seule) revue Naqd savent quel regard féroce mais jamais gratuit ni facile il a porté durant tout son parcours de sociologue et d’intellectuel sur la politique de l’urbanisme dans notre pays -un chaos tantôt spontané tantôt programmé- et les enseignements politiques, économiques et sociaux qu’elle ne cesse de délivrer au fil des décennies et des personnels sur la manière dont cette politique a changé et fait disparaître le paysage algérien. L’intérêt actif pour l’organisation et l’aménagement de l’urbain dans notre pays ne l’a pas éloigné des situations et des réalités en vigueur dans les autres pays maghrébins qu’il abordait souvent sous des angles comparatifs, seul ou dans le cadre de contributions et travaux de recherche collectifs en Algérie et à l’étranger.
Mais, à l’université comme le grand public, c’est sur les réalités urbaines algériennes que Rachid Sidi Boumedine était le plus suivi en raison de ses compétences, de ses connaissances qui englobent la sociologie de l’urbain bien sûr, l’histoire, la culture et le patrimoine -des domaines de multidisciplinarité dans lesquels a été formée la génération d’étudiants à laquelle il appartient et celle venues après jusqu’au début des années 1980- mais surtout à cause de la sévère justesse de sa parole et de sa lecture critique de l’urbain en tant que fait social (et politique) fondamental.
Nombreux sont les chercheurs qui se penchent encore avec méthode et rigueur sur l’anarchie qui caractérise les espaces urbains et sur ses conséquences sur les territoires du pays – pour beaucoup perdus ou gravement dégradés par détournement de leur vocation initiale ou les coulées de béton- mais il est un des rares à avoir porté haut et publiquement sa voix de spécialiste et d’intellectuel qui se mêle de ce qui le regarde : la ville ou la non-ville, le système politique «casseur» des lectures critiques de la société, l’affaiblissement de l’outil de gestion de l’urbain et de l’habitat (qui disparaît au profit du logement), le «mandarinat» de la recherche et la «médiocratisation» algérienne qu’il n’a pas cessé de «l’effarer» et de «le scandaliser»…
«Le sociologue voit ce que les autres ne voient pas. A travers les politiques d’habitat, on doit tenir compte de la manière de les localiser, de les penser, de les construire et d’arriver à une meilleure sociabilité et aux meilleures conditions de vie et de voisinage. Autrement, on est dans l’échec et dans la production de problèmes auxquels il sera de plus en plus difficile de trouver des réponses», disait-il en janvier dernier à Reporters en marge d’une intervention académique où il a eu l’occasion de débattre du «gâchis urbain» algérien et de cette incroyable facilité des gouvernements successifs à bâtir des millions de logements jusqu’à la prédation du rare et précieux foncier qui nous reste dans le Nord du pays et de notre désolante et dangereuse incapacité à construire des villes. On aurait été certainement intéressés à l’entendre commenter les résultats à venir du recensement en cours des populations et la corrélation entre la démographie et le logement. Mais il ne sera pas là pour le faire et -au vu de ce qu’on voit pousser comme barres immobilières dans l’Algérois et dans la périphérie des grandes villes algériennes- ses écrits resteront pour longtemps pertinents et nous fourniront des clés sur ce qui en train de se passer et que les générations vont devoir subir plus que celles d’aujourd’hui. Rachid Sidi Boumedine nous laisse parmi ses dernières publications, «Bétonvilles contre bidonvilles. Cent ans de bidonvilles à Alger» chez Apic, «Céramiques d’Alger» chez l’Anep. Parmi ses articles de fond «Qu’est-ce qui est dit corruption, une «subtile gradation» Naqd (janvier 2022), «Le relogement des habitants de la Casbah d’Alger. Politique réfléchie ou erreur de casting ?» (Naqd, numéros 38-39 de l’année 2020). En 2020, et ce n’est pas anodin, il s’est intéressé à un livre édité chez Chihab sur le Hirak et au sens qu’il portait. On n’oubliera pas «Yaouled ! Parcours d’un indigène», paru en 2013 aux éditions Apic où il raconte une partie de son enfance dans les années 1940-1950 au Clos-Salembier (El Madania) où il a été inhumé en son cimetière hier. n