Alors que les députés continuent de le débattre en plénière à l’Assemblée populaire nationale (APN), le projet de loi sur la santé est loin de faire l’unanimité. Des acteurs du secteur et des spécialistes tirent la sonnette d’alarme et avertissent des dangers qu’encourt la santé en Algérie avec ce nouveau texte.

Le président du Syndicat national des praticiens de santé publique (SNPSP) a appelé, hier, le gouvernement à ajourner l’adoption du texte de loi, faute de consensus. «Nous estimons qu’il est préférable d’ajourner l’adoption du projet pour permettre le plus large débat avec la participation de l’ensemble des acteurs concernés. Nous avons besoins d’un projet consensuel», a déclaré le Dr Lyès Merabet, lors d’une conférence de presse organisée au siège de son syndicat. Le conférencier n’y est pas allé par quatre chemins pour critiquer la mouture finale «élaborée dans l’exclusion des partenaires sociaux». Ceci au moment où le désengagement de l’Etat quant à la prise en charge des soins pour tous les citoyens est une réalité, a-t-il dénoncé. «Il y a une orientation claire pour le démantèlement de l’établissement de santé publique sous couvert de complémentarité entre le secteur public et le privé en matière de prestations des services de soins», a asséné le président du SNPSP, expliquant que dans le texte rédigé en français «la gratuité n’est citée qu’une seule fois (art 12)». Le Dr Merabet rappelle pourtant que «l’article 66 de la Constitution garantit la gratuité des soins et les champs de son application».
Il y a lieu d’indiquer ici que le ministre de la Santé, Mokhtar Hasbellaoui, avait indiqué lors de la présentation du projet de loi que «la gratuité des soins était clairement consacrée dans deux articles au minimum». Le Dr Merabet fera également remarquer que même l’article 12 de la présente loi est remis en cause par quatre autres articles (346 à 349) qui traitent de «la participation du citoyen aux soins». Ce dernier a, sur le plan de la protection des praticiens, pointé du doigt la politique de deux poids deux mesures. «Plusieurs articles du projet traitent de la pénalisation de l’acte médical et prévoit des sanctions contre le personnel (432-431)», dira-t-il. A l’inverse, «il y a absence totale de sanctions contre les auteurs de violences à l’encontre du personnel médical à l’intérieur des établissements de santé, à l’exception d’une insinuation dans l’article 27». D’autre part, Lyès Merabet salue la suppression de l’activité complémentaire, l’institution du concept de médecin de famille, la création de l’Agence nationale des produits pharmaceutiques, la séparation entre les Ordres (médecins, dentistes et pharmaciens) et la lutte contre la toxicomanie. Toutefois, il exprime quelques réserves. Pour le médecin de famille, Lyes Merabet plaide pour «l’ouverture de la spécialisation dans l’enseignement supérieur avant». Concernant l’Agence nationale prévue, «sa création est en contradiction avec la loi 13/08 du 20 juillet 2008», de plus le budget (art 235) qui lui est réservé, qualifié de «faramineux au regard de ses missions».

Risque de renonciation aux soins
Pour sa part, le consultant en questions sociales, Noureddine Bouderba, a tracé un tableau noir de la situation de la santé en Algérie. Il estime que cette loi pourrait encore accentuer les inégalités et pousser des gens à ne pas se soigner. Regrettant «le retour en 2018 de maladies que l’on croyait avoir enterré à jamais, comme la rougeole et la rubéole», il fera remarquer qu’actuellement, «il y a de plus en plus de citoyens qui renoncent à se soigner faute de moyens». Cette situation va s’aggraver avec ce qu’il qualifie de «volonté de désengagement de l’Etat» de la gratuité des soins et que l’on peut remarquer dans les articles 343 à 348. «Les dispositions de ces articles signent l’arrêt de mort de la gratuité consacrée par l’article 22 de l’actuelle loi 85-05», avertit l’orateur. Pire, il met en garde contre les fâcheuses conséquences de la réduction des parts de l’Etat affectées aux soins, entre autres «une dégradation de la couverture sanitaire et de la qualité des soins», prévoyant que «les plus démunis et les habitants des Hauts-Plateaux et du Sud seront les plus touchés». Le consultant critiquera enfin la commission santé de l’APN qui «a supprimé» des articles de la loi en relation directe avec la santé publique. Il cite notamment les articles qui traitent de la prise en charge sanitaire des migrants, de la femme en détresse, de l’encouragement du recours au lait maternel et de la suspension de la grossesse en cas de danger.