La guerre en Ukraine et la détérioration conséquente et, sans doute durable, des relations entre Moscou et les capitales occidentales rebat les cartes du secteur énergétique mondial…

Par Halim Midouni
En Europe, le conflit, qui s’est doublé d’une hostilité économique et financière sans précédent entre les deux camps, rappelle le «choc pétrolier» de 1973 et relance le vieux débat sur les risques pour la sécurité des Etats européens à rester dépendants des hydrocarbures russes, 45 % pour le gaz et près de 30% pour le pétrole.
Jamais, en effet, les Etats membres de l’Union européenne (UE) n’ont été aussi préoccupés à sortir de cette dépendance et à trouver des solutions en cherchant à diversifier les sources d’approvisionnement en gaz notamment, et à s’adresser à des pays producteurs comme l’Algérie, le Qatar, le Nigeria, la Norvège, l’Azerbaïdjan… Leur orientation à rechercher une alternative à la ressource énergétique fossile russe s’exprime de différentes manières, en mandatant la Commission européenne pour des achats groupés de gaz afin de faire baisser les prix à la consommation dans leurs pays respectifs, en multipliant les appels aux pays producteurs-ravitailleurs pour qu’ils ouvrent davantage les vannes et augmentent leur offre sur le marché. C’est ce qu’on a constaté à travers les demandes adressées à l’Opep et à l’Opep+ d’aller au-delà du niveau de leur production actuel et de ne plus se tenir au relèvement graduel de 400 000 barils/jour chaque mois que ces alliances ont décidé pour éviter un emballement des cours.
En attendant les résultats de la réunion de l’Opep+ aujourd’hui, des sollicitations européennes -qui sont en vérité une version diplomatique des mesures de pression qu’ils veulent exercer sur l’Opep et ses alliés, avec le soutien des Etats-Unis, qui ont lancé, le 9 mars dernier, un embargo sur l’importation des produits énergétiques russes – sont restés sans succès. Elles peuvent cependant donner jour, pour des puissances occidentales qui veulent étouffer par tous les moyens possibles l’appareil économique russe, à de nouveaux développements en fonction des évolutions du théâtre de guerre ukrainien. Le scénario de désescalade, entraperçu à l’issue des pourparlers russo-ukrainiens, mardi 29 mars à Istanbul, a été éclipsé, hier, par les propos du porte-parole de la présidence russe. «Pour l’instant, nous ne pouvons pas faire état de quoi que ce soit de très prometteur ou d’une percée quelconque. Il y a beaucoup de travail à accomplir», a déclaré Dmitri Peskov. Jeudi dernier, à Bruxelles, lors des trois sommets (Otan, G7 et UE), les Occidentaux ont multiplié les signaux d’accusation et d’animosité en direction du Kremlin.
Quels que soient les déploiements politiques, économiques et militaires qu’ils prévoient de faire, la Russie de Poutine restera l’ennemi contre lequel il faut davantage s’armer, a-t-on compris de ces sommets. Il s’agit, ici, de la gêner sur le front énergétique et de l’empêcher, ainsi qu’elle le fait actuellement, de l’utiliser comme un levier de positionnement stratégique contre eux, mais aussi pour la garantie d’appuis d’acteurs décisifs comme la Chine – grand consommateur des hydrocarbures russes et puissance ascendante – ou de protagonistes émergents, aux yeux desquels la neutralité est bonne conseillère et un abri pour leurs intérêts dans un monde où l’ordre ancien hérité de la fin de la Seconde Guerre mondiale s’essouffle.

L’eldorado africain, mais quoi encore ?
A moyen et long termes, l’objectif, pour les Occidentaux, est de s’affranchir de son pétrole et gaz, en pratiquant la sobriété dans la consommation d’énergie ou en misant plus que jamais sur la transition énergétique. Un processus aujourd’hui accéléré, mais demandant encore du temps et des investissements nouveaux et de remplacement coûteux, conduisant par là même à la nécessité d’exploiter la ressource fossile et d’explorer les sources d’approvisionnement susceptibles de modifier les données actuelles du marché. Mais où les trouver ?
Dans ce contexte, l’Afrique apparaît comme un prometteur réservoir de rechange. Jugées modestes par rapport à celles des pays du Golfe – avec respectivement 7,6% et 9,3% du total mondial – ses réserves en pétrole sont devenues plus que jamais décisives. Depuis 2010, presque un tiers des découvertes des nouveaux gisements de pétrole ont été faites en Afrique, devenue, selon le cabinet PwC, «un acteur de stature mondiale». De bonne qualité et avec des coûts d’exploitation compétitifs, selon les experts, ils sont destinés à 90% environ à l’exportation, l’Union européenne, les Etats-Unis, la Chine et l’Inde totalisant 90% des achats et faisant de l’Afrique un enjeu pétrolier majeur et un véritable terrain de bataille.
S’y concurrencent des pays historiquement ancrés, comme la France à travers son géant Total Energies (qui a hérité des actifs d’Elf dans le Golfe de Guinée), et de nouveaux venus. Les Etats-Unis, par exemple, cherchent à s’implanter dans le marché énergétique africain à travers les accords de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), signés en 2000 sous la présidence de Bill Clinton, puis renouvelés par le président Barack Obama, en juin 2015, pour une période de dix ans. L’AGOA permet à une quarantaine de pays d’Afrique subsaharienne de bénéficier d’un accès au marché américain exempté des droits de douane pour certains de leurs produits, notamment textiles, contre un large accès aux ressources pétrolières, notamment dans le golfe de Guinée. La Chine, premier consommateur énergétique mondial, développe, également, dans le continent depuis le tournant des années 2000 une «diplomatie des ressources» : prêt, remise de dette, construction d’infrastructures en échange d’un accès privilégié à ses entreprises aux matières premières africaines. L’Italien ENI, des majors et des juniors sont également nombreux à investir dans l’exploitation et surtout la prospection des gisements du futur et fournissent déjà un aperçu de ce que seront les approvisionnements en hydrocarbures dans les trente ans à venir.
Parmi ces gisements, l’Afrique de l’Est est considérée, depuis plus d’une décennie, comme la nouvelle région pétrolière d’envergure, faisant des quatre principaux Etats de la région (Ouganda, Kenya, Tanzanie et Mozambique) une destination très convoitée et devenue un champ de course aux permis d’exploitation. A coups d’accords de «coopération» et de «partenariat», de soutien politique et militaire aux pouvoirs politiques en place, jusqu’aux interventions armées ou d’intimidation des populations rendues, comme en Ouganda, par les appétits conflictuels que génère l’or noir ou par l’impact dévastateur des installations pétrolières sur l’environnement.