Il est rare, même très rare, qu’un secrétaire général de la présidence de la République dans notre pays prenne la parole publiquement et s’adresse aux médias à travers un entretien multidiffusé par l’agence de presse APS et d’autres médias de la presse écrite privée.

En le faisant, Noureddine Ayadi, nommé à ce poste par le président de l’Etat Abdelkader Bensalah, le 27 avril dernier, déroge à une tradition de réserve que la haute fonction qu’il occupe cultive vis-à-vis des médias et qu’il lui arrive parfois de nuancer ou de négocier le plus souvent, pour ne pas dire uniquement, sous le sceau du « off » et de l’anonymat. Par tradition et par nature surtout, un secrétaire général de la plus haute institution de l’Etat algérien peut fournir des éclairages, donner des indications ou des explications, mais ne donne pas d’interviews, sauf en cas d’exception. Et l’exception on y est ! Elle est bien sûr incarnée par la situation d’impasse politico-institutionnelle que vit l’Algérie depuis la démission dans les circonstances que l’on sait de l’ancien président Bouteflika, le 2 avril dernier. Elle se manifeste d’une manière dynamique par un Hirak qui, après avoir eu raison de l’ex-chef d’Etat et de son projet de 5e mandat ainsi que de son entourage dont une partie est confrontée aujourd’hui à de sérieux problèmes de justice, n’a pas cessé depuis le 22 février d’appeler au départ du système et de ses symboles.
Confrontation de deux visions et de deux logiques opposées
Elle se traduit depuis le discours d’investiture du président de l’Etat et depuis celui du 3 juillet en particulier par un message par lequel il a donné de nouvelles assurances pour la solution qu’il veut imposer et qui mobilise ses partisans, à travers la confrontation de deux visions et de deux logiques opposées : la sienne, qui est d’organiser au plus vite une élection présidentielle, et celle de ses adversaires. Ceux-là mêmes qui estiment en revanche que tout retour aux opérations électorales – présidentielles bien sûr, mais législatives aussi – doit transiter avant tout par une mise à jour sérieuse du dispositif politique et institutionnel en vigueur depuis bien avant l’arrivée au pouvoir du président déchu, M. Bouteflika en 1999. Et c’est à ce camp des oppositions que s’adresse le secrétaire général de la présidence, M. Ayadi.
Ce que ce haut responsable dit quant au fond n’est pas nouveau : il s’agit, encore une fois, d’un discours de plaidoyer en faveur de la solution dite «constitutionnelle» et qui consiste, en dépit de toutes les observations critiques que les exégètes de la Loi fondamentale peuvent faire à juste titre, de continuer à faire valoir la pertinence de son article 102. En particulier, dans la partie où cette disposition commande de faire suivre le mandat par intérim et provisoire de M. Bensalah par un scrutin ouvrant la voie à un président de la République crédité de la légitimité du suffrage national.
Discours ancien, forme nouvelle dans la défense de l’option présidentielle
La nouveauté apportée par M. Ayadi est dans la forme et par ce qu’on pourrait appeler ce souci de pédagogie qu’il a dans sa manière de rappeler et d’expliquer le refus des autorités à envisager cette autre solution qu’est la transition. « L’option pour une période de transition, justifie le secrétaire général de la présidence de la République, implique nécessairement la mise entre parenthèses des institutions constitutionnelles en place pour leur substituer des entités sui generis autoproclamées, agissant en dehors de tout cadre juridique et institutionnel ». « Une telle approche, poursuit-il, reviendrait à instituer un système de cooptation de ceux qui sont appelés à conduire la transition, dépourvu de toute légitimité, de tout ancrage juridique et qui fonctionnerait sans règles définies et en tout cas en dehors des lois de la République, puisque la Constitution sera gelée ». « C’est en réalité, souligne M. Ayadi, un «pouvoir de fait», improvisé, soumis aux aléas de rapports de forces fluctuants et qui ouvrirait la voie à l’anarchie et à l’aventurisme, ainsi qu’aux ingérences de toutes sortes avec ce qu’elles comportent comme périls et menaces pour la sécurité de l’Etat dans un contexte géopolitique perturbé et hostile». « L’option de la constituante, pour légitime qu’elle puisse paraître aux yeux de ses promoteurs, véhicule en son sein l’idée de remise en cause des principes fondamentaux régissant le pays et la mise à plat de questions existentielles laborieusement construites depuis, voire avant l’indépendance du pays. Vouloir rouvrir le débat sur ces questions, dans un contexte de vulnérabilité, c’est courir le risque de fragiliser la cohésion sociale et de porter atteinte à l’unité du peuple et à la sécurité du pays », prévient-il par des mots que le président de l’Etat, sans doute par manque de tout et surtout par précaution protocolaire à laquelle il semble très attentif, semble-t-il, n’a jamais utilisé depuis que la démission de M. Bouteflika l’a placée au sommet. « S’engager dans un tel processus, dont on ignore la durée et les conséquences, nécessitera également une transition, avec les inconvénients déjà évoqués, à savoir la suspension des institutions en place et leur substitution par des mécanismes fragiles, improvisés dans la précipitation, dénués de toute légitimité », accentue encore M. Ayadi non sans insister sur le fait que « cette option est, à l’évidence, de nature à faire perdurer la crise, au moment où le peuple réclame une issue à celle-ci et où le pays a besoin de solution et de stabilité ».
Et c’est cet argumentaire qui le place en situation de suggérer que M. Bensalah n’envisage pas de se séparer de l’équipe exécutive conduite par le Premier ministre, M. Bedoui, mais cette question peut à la limite devenir un détail si le scénario du dialogue pour la présidentielle prend forme et devient le principal régulateur du champ politique. Et de considérer, dans une déclaration politique qu’il faut assimiler à de la fermeté et à une volonté du pouvoir d’aller coûte que coûte vers une élection présidentielle, que la non-tenue du scrutin du 4 avril n’était pas le résultat de la pression de la rue. Mais une « opportunité » offerte au pays « pour ajuster la démarche et ouvert la voie à un dialogue national de nature à permettre la réunion des conditions pour une meilleure organisation du prochain scrutin ». D’affirmer, enfin, que le Conseil constitutionnel n’a pas fait d’erreur ni violé la Loi. « Pour ce qui est du Conseil Constitutionnel, même si certains considèrent que ce dernier n’avait pas à se prononcer sur le mandat du chef de l’Etat et qu’il devait se limiter à constater l’impossibilité de tenir l’élection présidentielle à l’échéance du
4 juillet 2019, son avis était judicieux et approprié ; car, il faut le rappeler, seul le Conseil Constitutionnel est habilité à interpréter la Constitution, autant dans sa lettre que dans son esprit, surtout lorsqu’il s’agit de questions touchant à la continuité des institutions », signale le secrétaire général de la présidence dont la réplique à « ceux qui dénient au Conseil Constitutionnel le droit d’interpréter la Constitution » et qui « ne se privent pas de s’arroger, indûment, le droit de le faire », semble annonciatrice de nouveaux développements.
Notamment, en ce qui concerne l’annonce faite le 16 juillet et selon laquelle le panel chargé de conduire le « dialogue inclusif » sera bientôt connu. Selon des indiscrétions, les personnalités qui en font partie devraient être connues dans le courant de ce week-end, après-demain samedi au plus tard, avec la probabilité de voir l’ancien président de l’APN Karim Younès leur servir de chef de file. D’ici là, Noureddine Ayadi a donné des indications sur la démarche que ce panel va suivre : débattre de « l’autorité électorale indépendante qui aura pour mandat d’organiser et de contrôler le processus électoral dans toutes ses étapes » et de son
« cadre juridique ». « Car la mise en place de cet organe nécessitera l’adoption d’une Loi spécifique, ainsi que l’adaptation, en conséquence, du dispositif législatif et règlementaire, notamment la loi électorale, qu’il conviendra de réviser ». « Il y aura lieu aussi de voir comment se fera l’articulation entre l’organe créé et la Haute Instance Indépendante de Surveillance des Élections, prévue par la Constitution, qui pourrait faire l’objet d’une reconfiguration de sa composante ».
Le plaidoyer du secrétaire général de la présidence de la République en faveur de l’option présidentielle et du panel chargé de convaincre les Algériens de la faire prévaloir comme seule et unique solution est élaboré autour de deux messages : M. Bensalah « n’a pas vocation à engager le pays dans des réformes institutionnelles, économiques et sociales », une mission qui reviendra au prochain président élu. « Ne pas impliquer nos forces armées dans les considérations politiques et politiciennes », un propos que M. Ayadi explique selon les termes apparus dans l’entretien qu’il a accordé mais qui peut être entendu aussi comme un avertissement contre les conséquences d’un échec du dialogue que l’Etat s’apprête à lancer.