Partant du principe que le commentaire littéraire possède la faculté de tramer et cataloguer les épreuves émotionnelles d’une population, demeure le vase communiquant des césures sociétales et de leurs essences, répercute, tel un sismographe ou sismomètre, l’atmosphère des changements et la cause des tremblements qui secouent les communautés humaines, le projet « Cassandra » réunissait mercredi 15 mai 2019 des écrivains algériens et franco-algériens, les invitait à livrer au Goethe-Institut de Paris quelques ressentis sur la destinée de leur pays, notamment du mouvement de contestation amorcé dès le 16 février dernier sur l’ensemble du territoire « barbaresque ».

Par Saâdi-Leray Farid*
Intitulé «İdentification de crises par l’étude de la littérature » et compartimenté en trois volets (« Le rôle des intellectuels, la religion et la société », « Les droits humains et la place des femmes » puis « Les langues, diversité et perspectives »), le colloque s’ouvrira puis se clôturera avec les interventions respectives de Boualem Sansal et de son ami allemand, Jürgen Wertheimer. Présent à ces deux moments (donc uniquement lors du premier et ultime tronçon temporel), nous assisterons incognito à l’introduction de l’auteur de « Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu », lequel débuta par une annonce arkounienne incitant les élites à « faire preuve de subversion », à s’engager fermement, à rejoindre le peuple de manière à se retrouver au milieu de lui. Tout en signalant d’éventuelles manigances et arrestations préventives d’intellectuels, la désormais tête d’affiche de la « Maison Gallimard » décrira la scène d’un théâtre algérien comprenant d’un côté l’Armée, de l’autre ces acteurs cachés que sont les islamistes et, entre chaque extrémité de l’enclume, les érudits (« laïco-assimilationistes » ou pas) démunis. Constatant que la littérature ne peut rien face aux événements contemporains, Bouziane Ahmed-Khodja admettra également que les intellectuels doivent investir la rue auprès des manifestants. Joignant le pas à la parole, il battra le pavé, comme le firent pareillement, à Tizi-Ouzou, Alger ou Oran, Boualem Sansal, Yahia Belaskri, Anouar Benmalek, Mohamed Kacimi, Sabrina Kassa, Amira Géhanne Khalfallah, Adlène Meddi et, à un degré moindre (en raison d’une locomotion devenue difficile) Wassyla Tamzali. Tous prendront, à tel ou tel moment, le bain de foule, le rythme d’un tournis dont la teneur échappe à ceux dans l’impossibilité de se rendre sur place. L’épisode matinal (prévu de 10H30 à 13H) se terminant sans débat, il fallait bien que, pour mieux sentir les choses, nous prenions la peine de revenir l’après-midi écouter des prosateurs convoqués au sein du seizième arrondissement de la capitale française et susceptibles de faire entendre, au plus près des attentions, leurs perceptions de la contestation algérienne, de transmettre le positionnement éprouvé, voire la posture que chacun adopte devant le « Hirak ».

«Toutes les révolutions commencent par un ras-le-bol»
Mohamed Kacimi traduisant ce terme par mouvement et moteur, le vocable séquence rejaillissait logiquement au cœur de notre pensée. İl fera d’ailleurs ensuite germer les questions suivantes : en quoi ce qui se passe aujourd’hui en Algérie peut-il être qualifié de révolution ? Comment intervenir (verbalement ou de façon épistolaire) dans l’Hexagone sans être perçu comme le relais ou la voix zélée de hizb frança (parti de la France) ? Les protagonistes éludant la double interrogation, nous supposerons qu’ils avaient, peut-être, reçu la consigne de respecter une certaine réserve diplomatique, ou que répondre franchement impliquait de contredire la belle unité mythifiée autour du « Peuple-Héros » libéré des dominations symboliques d’un système sans foi ni loi. Toujours est-il que nous sonderons un peu plus tard l’opinion d’un dramaturge ayant paraboliquement déjà émis (le 04 mars 2019, sur les ondes de la radio «France-İnter») l’idée qu’un « Ras-le-bol, ça ne fait pas une révolution, mais toutes les révolutions commencent par un ras-le-bol ». Bien que la nausée collective se soit répandue en raz-de-marée, la seule éviction d’Abdelaziz Bouteflika ne connote ou n’habille pas suffisamment le mot «Révolution» tant celui-ci renvoie à un chamboulement paradigmatique, voire à l’abandon du tropisme renouveau dans l’authenticité révolutionnaire, patrimoniale et culturelle. Après douze marches consécutives, le gain minimal n’est aucunement synonyme de vaste chamboulement, se réfère plutôt à un sursaut mental. İl relève de la sorte d’une catharsis poussant les autochtones à se métamorphoser en citoyens responsables disposés à rompre avec un certain nombre d’ancrages ou habitus. «Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde », soulignait Albert Camus et persister à dire, comme Sarah Slimani, qu’il « (…) s’agit bel et bien d’une (…) rupture inédite et irréversible », sans opérer la distanciation analytique permettant de préciser si cette cassure a vraiment provoqué des bascules comportementales au sein du couple antithétique tradition-modernité, va déboucher sur l’acceptation d’un autre modèle politico-économique ou l’essor d’une éthique de singularité débarrassée du poids des archaïsmes réducteurs, c’est laisser la porte ouverte à nombre de déceptions. Le recueil collectif « La révolution du sourire » que l’éditrice sus-citée publie, depuis le 4 mai chez «Frantz-Fanon» (on y retrouve une contribution de Mohamed Kacimi), comporte les textes (nouvelles, récits et poésie) de dix romanciers ou chroniqueurs, aborde le mouvement populaire par le biais des espérances et imaginaires qu’il suscite. Attachée à la valeur testimoniale de la littérature, l’universitaire pense qu’elle reste « la seule sphère apte à prendre en charge l’affect de l’être humain, ses blessures, craintes mais aussi rêves et espoirs. ». Ce réquisit s’accorde étrangement avec les exigences du projet «Cassandra» puisque celui-ci attribue à la narration textuelle un pouvoir d’anticipation, lui concède le soin d’identifier les meurtrissures ou dommages corporels, de dévoiler le maillage et entrelacs des dynamiques conflictuelles, d’avertir du probable mélange des craintes ataviques, d’articuler la valeur du témoignage mais avec cette différence notoire : « Cassandre ne voit pas tout en noir, elle regarde le monde en face en ayant le courage d’annoncer les vérités même désagréables ».

La narration textuelle et le pouvoir d’anticipation
Possédant la faculté de prédire le chaos des tragédies, la fille de Priam et d’Hercule annoncera l’entrée à Troie de Grecs cachés à l’intérieur d’un cheval de bois. La prophétesse mythologique au présage ignoré est à ce titre associée aux lanceurs d’alerte avertissant des menaces, catastrophes ou désolations souvent appréhendées après coup. Le projet «Cassandra» allègue donc que l’étude de la littérature fournit la possibilité de saisir avant l’heure fatidique les fléaux, de se prémunir en amont contre eux, de lutter suffisamment tôt envers les germinations du malheur. On comprend ici mieux pourquoi Boualem Sansal contribue à l’initiative de Jürgen Wertheimer, a investi le champ préventif à partir d’une version différenciée de la thèse du «Grand remplacement». À l’adresse de celles et ceux l’entrevoyant via l’apparente ou prétendue «Révolution», nous ajoutons ceci : la faculté du régime algérien, c’est de mettre les pieds dans le couscoussier afin de prendre faussement en considération les désidératas des administrés ou ouailles, de laisser croire, en citant les principales lignes revendicatives, qu’il s’apprête à les appliquer. Or, il les assaisonne en catimini à sa sauce et sert au final un plat sans saveurs, c’est-à-dire dégarni des piments et anchois originels.
*Sociologue de l’art