Le problème de manque d’oxygène dans les hôpitaux, son arrivée tardive et la rotation insuffisante des camions d’approvisionnement, conjugués à la panique des citoyens, accentuent la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19. L’urgence est signalée de remédier à cette situation inédite qui risque de compliquer davantage la situation, et ce, même si des efforts et des mesures ont été pris par le gouvernement et par la société civile qui s’est distinguée par son élan de solidarité.

PAR INES DALI
Le Pr Rachid Belhadj, directeur des activités médicales et paramédicales au CHU Mustapha-Bacha, délivre un diagnostic sans concessions. Il déclare que cette situation était prévisible et des mesures auraient dues être prises au moment où les spécialistes ont donné l’alerte de la troisième vague. Cette fois, il s’exprime en tant que président du Syndicat national des enseignants-chercheurs universitaires. «Je déclare officiellement que nous médecins et professionnels de la santé dégageons notre responsabilité morale, civile et humaine vis-à-vis de ce qui se passe». Il a tenu à souligner qu’ils ont «tout fait en tenant un langage de vérité, en donnant des chiffres, en sensibilisant les citoyens de respecter les gestes barrières et de se faire vacciner. Pour le problème de l’oxygène, il apporte ses réponses en indiquant que les citernes ou cuves de stockage de l’hôpital Mustapha-Bacha, du CPMC et de Béni Messous sont «en bon état et sont malheureusement souvent vide ou à un seuil parfois intolérable». A propos du nombre de décès, il indique que ceux-ci ont augmenté en raison du manque d’oxygène. «En tant que scientifiques, nous savons interpréter les chiffres. Nous avons comparé le nombre de décès par rapport au Covid et celui de cette situation de manque d’oxygène. Nous avons constaté que le nombre de décès est en relation directe avec le manque d’oxygène dans nos structures hospitalières. Nous avons le droit déontologique et humain de dire la vérité», a-t-il tranché.

«La pandémie a explosé» !
Au CHU Mustapha-Bacha, il a été enregistré un nombre «très inquiétant de décès sur deux jours qui n’est pas en rapport avec le Covid. Nous avons, malheureusement, vécu des perturbations importantes sans jeter la responsabilité sur ‘’x’’ ou ‘’y’’. La situation est claire. Il y a un manque d’oxygène d’un côté et, de l’autre, il y a une forte demande. La pandémie a explosé». Le Pr Belhadj regrette que les hôpitaux soient «dépendants d’un camion» pour leur approvisionnement en oxygène. «Si le camion crève, beaucoup de gens vont crever aussi et c’est inadmissible», a-t-il martelé, rappelant qu’il y a dix ou quinze ans, des alertes même d’autres secteurs (séismes ou inondations) ont été données pour que justement les mesures devant être prises en temps de crises soient connues, comme pour le risque d’une pandémie. «Malheureusement, ils n’ont pas suivi les scientifiques et les gens qui sont sur le terrain», a-t-il fait remarquer, réitérant qu’il faut que la solidarité continue, que les gens respectent les gestes barrières et aillent se faire vacciner, car «nous ne sommes pas encore sortis de la crise sanitaire». Après avoir plaidé pour «doter les grandes structures de santé de générateurs d’oxygène», il explique toutefois que la situation n’est pas aussi facile car il s’agit d’agir en urgence. «Ce n’est pas une valise qu’on ramène et dépose dans un hôpital. C’est des choses qui auraient dues être prévues six ou sept mois avant», a-t-il relevé, déplorant que lorsque les spécialistes prévenaient quant à ce qui pouvait en advenir, «nos tutelles ont eu un autre discours rassurant». «Beaucoup de nos collègues ont dit, il y a au moins 3 semaines, qu’on était au début de la troisième vague et qu’il fallait s’organiser. Mais ça ne fait rien, il faut qu’on s’organise maintenant et qu’on ramène ces générateurs même si c’est des petits générateurs avec une petite capacité afin qu’on puisse au moins remplir les bouteilles d’oxygène». Il a fait savoir, par la même occasion, qu’actuellement «nous envoyons aussi nos chauffeurs qui font la queue au moins deux jours, ce n’est pas normal».

Appel à la sagesse face à des comportements déplorables
Le président du Syndicat national des enseignants-chercheurs universitaires réitère que «nous sommes dans une situation très difficile à gérer. On a vu le problème du Covid, la contamination du personnel, et maintenant l’oxygène». Il regrette également «parfois un comportement de nos concitoyens qui ne respectent pas le corps médical et paramédical. C’est une situation très difficile à gérer. C’est pour cela que j’appelle à la sagesse, à la solidarité et à beaucoup de volonté pour pouvoir gérer cette crise très très difficile». A ce propos, il y a lieu de citer certains comportements, comme ceux de la déviation des camions transportant l’oxygène de leur itinéraire initial, comme ce fut le cas à Tissemsilt. Une vidéo virale présente un «anesthésiste-réanimateur à l’hôpital de Bordj Bounaâma» se demandant «qui a détourné de l’hôpital de Bordj Bounaâma le camion d’oxygène après avoir ravitaillé l’hôpital de T’niet El Had dans la même wilaya.
«Qui est derrière ce détournement ?», a-t-il demandé, révélant que «onze personnes sont décédées pour manque d’oxygène dans cet hôpital. Un autre acte similaire a eu lieu en pleine autoroute, où «des pirates d’oxygène» ont obligé le conducteur d’un camion transportant l’oxygène vers Tlemcen à changer d’itinéraire vers Sidi Bel Abbès privant, ainsi, les malades qui étaient en attente de cette matière vitale et chamboulant, probablement, tout un programme d’approvisionnement. Dans ce chapitre, le Pr Abderezak Bouamra, épidémiologiste, estime que «les réseaux sociaux doivent cesser ou, du moins, atténuer la campagne de dramatisation de la situation».
«Certes, nous avons une difficulté à distribuer convenablement l’oxygène, mais l’amplification de la crise pousse à mettre le malade en situation d’angoisse extrême et pousse des gens à intervenir négativement dans l’opération de distribution de ce produit vital, en tentant par exemple d’obstruer la voie aux convoyeurs», a-t-il affirmé. L’autre problème et pas des moindres est celui des effectifs, a encore souligné le Pr Belhadj.
Durant le mois de juillet, le coronavirus a causé le décès de 24 médecins, selon le Dr Lyès Merabet, président du Syndicat national des praticiens de la santé publique. Face à ce problème de personnel qui tend à durer autant que la crise, le Pr Belhadj lance un appel y compris à la diaspora pour venir en aide au personnel médical et paramédical qui n’a pas eu de répit depuis un an et demi.
«Le pic dans des deux prochaines semaines»
Concernant la situation épidémiologique, le Pr Bouamra prédit, sur la base d’une approche comparative des courbes enregistrées dans des pays ayant vécu la troisième vague de Covid-19, que tels la Grande Bretagne et la France, que le pic de cette vague aura lieu «au courant des deux prochaines semaines» en Algérie. Pr Bouamra plaide pour une gestion scientifique de la crise actuelle, notamment dans son volet lié à la gestion de la distribution d’oxygène. A noter que le ministère de l’Industrie pharmaceutique a annoncé, hier, l’arrivée de 500 concentrateurs d’oxygène dans l’après-midi à l’aéroport d’Alger. Ils sont destinés à être distribués dans les hôpitaux.
Pour rappel, le ministère de l’Industrie a fait état, la semaine dernière, de la «réquisition de tous les moyens pour l’approvisionnement régulier des hôpitaux en oxygène médical, au regard de la hausse de la demande». Cela concerne «tous les moyens disponibles pour l’augmentation du niveau de production de cette matière vitale», a-t-il dit, lors d’une réunion avec les producteurs de gaz médical afin d’élaborer «un plan d’action avec les opérateurs en termes de production, de mutualisation des moyens et de disponibilité de l’oxygène médical pour l’approvisionnement des établissements hospitaliers en riposte à la pandémie de Covid-19». Jeudi, le ministère de la Santé remettait la gestion de l’approvisionnement des structures de santé en oxygène entre les mains des walis. Pour sa part, le premier ministre n’a pas manqué de rassurer et de citer «une série de mesures pour assurer la disponibilité de l’oxygène dans les établissements hospitaliers et répondre à la demande croissante due à la recrudescence des contaminations». Malgré toutes ces annonces, le problème persiste. Des solutions urgentes sont attendues pour remédier à ce problème dans les plus brefs délais.