Ça y est : le président tunisien Kais Saied tient sa nouvelle Constitution. Le nouveau texte qu’il veut comme une «correction» de la trajectoire de la révolution de 2011 lui donne presque tous les pouvoirs et «démantèle tous les systèmes et institutions pouvant le contrôler, selon Saïd Benarbia, directeur régional de la Commission internationale des juristes CIJ. Pour nombre d’experts, l’avenir politique de M. Saied dépendra cependant aussi de sa capacité à relancer une économie tunisienne en situation catastrophique.

Par Halim Midouni
Lundi 25 juillet, tous les électeurs Tunisiens ne se sont pas rendus aux urnes pour exprimer leur avis sur la nouvelle Constitution du président Kais Saied. Mais ceux d’entre eux qui ont voté la nouvelle Loi fondamentale du pays l’ont fait en masse : «entre 92 et 93%», a affirmé le directeur de l’institut de sondage Sigma. Sur la base de chiffres provisoires hier en fin d’après-midi, 27,5% des 9,3 millions d’inscrits ont voté, marquant une forte abstention, mais légèrement moins sévère qu’attendu dans un pays où ce réflexe, affirment les observateurs, est récurrent, le seuil de la participation ne dépassant généralement pas les 40%. Tout s’est passé comme si les Tunisiens qui n’ont pas voté, «75%» selon l’opposition, et ceux qui ont voté ont décidé de laisser le président Saied d’aller au bout de sa logique : liquider le parlementarisme hérité de la Constitution post-révolution de 2014, considéré par lui comme par beaucoup de ses compatriotes comme source d’incohérence, voire de désordre face aux priorités socio-économiques de la Tunisie ; et instaurer nouvelle Constitution qui renforce nettement ses prérogatives jusqu’au risque de l’autocratie et d’un «régime dictatorial», selon les termes de Sadok Belaïd, l’éminent juriste chargé par M. Saied d’élaborer une ébauche de Constitution, et qui l’a désavouée à la lecture du texte final.
La nouvelle Loi fondamentale que le président tunisien a fait voter par voie référendaire lui garantit de ne pas être destitué, de désigner le chef du gouvernement et les ministres qu’il veut et qu’il peut révoquer à sa guise. Cette Loi désormais consacrée garantit au chef de l’Etat de soumettre au Parlement les textes législatifs qu’il juge prioritaires. Une deuxième chambre représentera les régions, en contrepoids de l’Assemblée des représentants (députés) actuelle. Mais celle-ci ne l’empêchera pas «d’étendre son emprise sur le pays» et de «ne pas avoir d’égards pour les autres forces politiques», juge pour l’AFP l’analyste Abdellatif Hannachi. Il aura cependant à tenir ses promesses de remettre l’économie tunisienne sur rails, alors que le pays souffre d’une inflation galopante, d’un effondrement du pouvoir d’achat, d’un accroissement de la pauvreté qui touche quelque quatre millions de Tunisiens, et d’un fort taux de chômage, notamment chez les jeunes. Un pari difficile pour un président qui dirige un pays dont la fragilité économique a été aggravée par le Covid – qui a paralysé l’industrie touristique, sa principale ressource – et la guerre en Ukraine et ses conséquences sur les matières premières notamment agricoles tels que le blé. Selon un récent sondage, 77 % des Tunisiens sont plus intéressés par un gouvernement efficace, qui parvient à redresser les fondamentaux économiques du pays, que par la forme qu’il prend. Tunis négocie un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un soutien financier et «maintenir la stabilité macroéconomique, soutenir la croissance inclusive et renforcer les filets de protection sociale ainsi que l’équité fiscale».
Remettre l’économie sur rails
Ces négociations qui se poursuivront dans les prochains jours se déroulent dans un contexte que le Département de communication du FMI, dans un communiqué publié le 19 juillet dernier, après le passage de sa mission présidée par l’économiste Björn Rother, résume en ces termes : «L’économie tunisienne pâtit des conséquences économiques de la guerre en Ukraine, qui a constitué un grand choc exogène venant s’ajouter à la pandémie de COVID-19. Les pressions engendrées accroissent les faiblesses structurelles sous-jacentes de l’économie. Les perspectives à court terme s’annoncent difficiles étant donné que la croissance va probablement se contracter tandis que les prix internationaux plus élevés de l’énergie et des produits alimentaires viendront ajouter à une inflation déjà très forte et accroître les déficits budgétaires et extérieurs, ainsi que la dette. Des mesures urgentes sont requises pour réduire ces déséquilibres de manière durable du point de vue social.»
Le Fonds demande au gouvernement tunisien «de freiner l’augmentation de la masse salariale de la fonction publique au cours des prochaines années et de supprimer progressivement les subventions à l’énergie par des hausses régulières des prix en vue d’aligner les prix nationaux sur les prix mondiaux du pétrole et du gaz naturel». Il considère «important de renforcer l’équité fiscale en ramenant l’économie informelle dans le système fiscal et en assurant de plus grandes contributions de la part des professions libérales». «Il est également essentiel d’intensifier les efforts en cours visant à renforcer les filets de protection sociale et à élargir leur portée afin de compenser les effets de la hausse des prix des produits administrés au moyen de transferts monétaires en faveur des ménages vulnérables et aussi d’allocations pour la classe moyenne», préconise le FMI. Un exercice plus facile à rédiger sur le papier qu’à le pratique sur un terrain où les partenaires sociaux, le syndicat UGTT notamment, n’acceptera au-delà d’un certain seuil. Pour relancer l’investissement, le gouvernement de Najla Bouden Romdhane doit proposer un nouveau projet de loi sur le change. Il mène un plan pour intégrer le marché parallèle dans le cadre d’un programme visant à réduire l’économie informelle et à la ramener de 54% de l’économie totale du pays actuellement à 20%.
Qui a voté la Nouvelle Constitution ? Pour le directeur de l’institut de sondage Sigma, Hassen Zergouni, interrogé par l’AFP, les votants étaient surtout «les classes moyennes les plus lésées, les adultes qui se sentent floués économiquement, politiquement et socialement». M. Zergouni ajoute que «la partie moderniste du pays», parfois nostalgique du dictateur Ben Ali et le «fan club» des soutiens inconditionnels de M. Saied, surtout les jeunes, ont dit oui au référendum. Ce sont eux qui ont fermé la séquence engagée le 25 juillet 2021 dernier par le président Saied en limogeant son Premier ministre et en suspendant le Parlement avant de le dissoudre en mars 2022. n